Promettre en campagne… Le jeu existe depuis la nuit des temps. Les Romains, déjà, pratiquaient cet art avec brio. Le Zéphyr remonte le temps avec cette question : faut-il croire aux promesses politiques ?


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« Je crois au respect de la parole donnée. Elle est indispensable à la crédibilité de la politique », affirme Bruno Le Maire en mars 2017, au plus fort du maelstrom qui emporte la présidentielle de 2017. Une conviction saine. Et pourtant… Pourtant, malgré de louables intentions, l’ancien ministre de l’Agriculture commet un contresens. Non, la finalité d’une promesse n’est pas d’être respectée, mais d’offrir, selon les mots de Christophe Bouton, interrogé par La Croix, « un îlot de sécurité dans l’océan d’incertitude de l’avenir ». Cette confusion entre promesse et contrat, nourrit aujourd’hui le populisme. Qui élit-on ? Un père de la Nation, ou bien son PDG ?

Le premier fait des promesses. Le second, signe des contrats. L’homme a inventé la promesse face à la « chaotique incertitude de l’avenir », écrivait Hannah Arendt. Or, si l’avenir est imprévisible, comment exiger que les promesses – renommées programme ou projet politiques – soient scrupuleusement tenues ? Jamais elles ne l’ont été. Et ne le seront jamais vraiment.

Veni, vidi, menti

Le jeu de la promesse est aussi vieux que la chose publique. Car il est ici question de conquérir l’avenir, et non de gouverner le présent. Ainsi, à Rome, dans les années 70 av.J-C, les nobiles, sénateurs et autres potentats locaux, voyaient leur mandat remis en jeu chaque année. Dans cet état de campagne électorale permanente, les élus du parti des populares (la gauche) ou des optimates (conservateurs), n’avaient d’autre choix, pour conserver leur siège, que de promettre, encore et toujours plus.

« Quand on fait une promesse, le risque est incertain, éloigné dans le temps, et ne concerne que peu de cas. Mais en refusant, on est sûr de se faire beaucoup d’ennemis », conseillait Cicéron dans une « lettre à (s)on frère pour réussir en politique », voici quelque 2055 ans. « Ce qu’il ne t’est pas possible de faire, ajoutait-il, refuse-le… ou ne le refuse pas ; la première attitude est celle d’un homme bon, la seconde, celle d’un bon candidat. »

À cette époque, les candidats complétaient leurs paroles par des actes, déversant sur leurs électeurs d’impressionnantes quantités de cadeaux : distribution de blé, organisation de jeux et de banquets, érection de monuments. Ainsi, Jules César ne fut-il élu Pontifex Maximus en 63 avant J-C qu’après avoir dépensé plus de 50 millions de sesterces. Une fois élu, il n’hésita pas à se « payer sur la bête », à l’instar de tous ses pairs. Dès le XVIIIème siècle, les « modernes » ont souhaité substituer les mots aux cadeaux, et les idées aux nourritures terrestres. Pour autant, c’est toujours au jeu des promesses que joue le politique.

Voyez ces Histoires amusées des promesses électorales, contées par l’historien Bruno Fuligni. Il dresse une anthologie des promesses politiques non tenues, dont certaines, comme la suppression du Sénat, ont plus de 140 ans ! Selon lui, « ce sont toujours les candidats qui ont les programmes les plus vagues qui sont élus », dit-il à Europe 1, avant de poursuivre que la promesse des promesses étant la fameuse « réduction d’impôt et du train de vie de l’État ».

Si, malgré leur expérience politique, les peuples perdurent à croire dans les promesses des candidats, c’est parce qu’elles leur offrent l’espoir. « Hope » promettaient les affiches de Barack Obama. L’espoir nourrit l’individu, le rassure, face à l’incertitude. Mais l’espoir n’est-il pas « une vertu d’esclave », comme le pensait Cioran ? Ainsi, le citoyen s’obstine, déraisonnablement, à attendre des promesses qu’on ne peut lui donner, se condamnant, malgré lui, à une sempiternelle désillusion.

Un programme n’est pas un contrat

La promesse n’est pas garantie par le droit, affirme Hobbes dans son Léviathan. Contrairement au contrat, le propre d’une promesse, est qu’elle peut être bafouée, sans entraîner de sanction judiciaire. La fameuse règle du « pacta sunt servanda », selon laquelle les conventions doivent être respectées, ne s’applique donc pas aux discours politiques. On ne peut donc reprocher à Machiavel de conseiller au Prince de trahir ses engagements s’il s’avère que les tenir irait contre les intérêts du peuple. Car un programme n’est, selon Jacques Derrida, que la « posture d’un savoir sur l’avenir ». Un postulat. Un rêve.

On se rappelle de François Mitterrand et de ses 110 propositions. En 1981, le socialiste, fraîchement élu, met en œuvre ses promesses économiques. Dans le même temps, ses ministres découvrent que les caisses du Trésor sont absolument vides.

Le Président a le choix : appliquer son programme et surendetter la France, ou renoncer à sa promesse pour sauvegarder le franc. L’Assemblée est dissoute, les élections législatives approchent. Il ne peut risquer de perdre sa majorité en abandonnant son programme à peine élu. Ainsi, malgré les cris d’orfraie de Jacques Delors et Michel Rocard – respectivement ministres du Budget et du Plan – malgré les attaques sur le franc, les alertes sur l’explosion de la dette publique et les remontrances de l’Allemagne, Mitterrand ne cédera pas. Une lutte de pouvoir dont les coulisses sont dévoilées par ses protagonistes dans un reportage édifiant intitulé « Le tournant, quand la gauche a cessé de rêver ».

Mandat interprétatif

Finalement, le 22 juin 1981, au lendemain de l’installation de la majorité socialiste au Palais Bourbon, François Mitterrand confie à Pierre Mauroy le soin de réparer les dégâts, quitte à, finalement, appliquer le programme de l’adversaire. Entre-temps, la dette publique s’était alourdie de 100 milliards d’euros.

« Le devoir, qui n’a rien d’immuable, change avec [les circonstances]. Il peut y avoir telle promesse, tel engagement, dont l’exécution deviendrait funeste à celui qui l’a reçu », prévenait Cicéron dans son Traité des devoirs. Un programme politique n’est rien de plus qu’un pari sur l’avenir. Une hypothèse, un rêve, une vision, un idéal. Ici, promettre n’est pas s’engager à faire. Mais à faire son possible pour y parvenir. C’est pourquoi il n’existe pas, dans les régimes modernes, de mandat impératif*.

Aucune constitution occidentale ne prévoir de révoquer les élus s’ils n’appliquent pas leur programme. Malgré tout, l’électeur veut croire qu’une chose publique promise soit une chose due. Et les candidats, par souci de répondre aux attentes des citoyens, en viennent à mélanger objectifs et obligations.

Défiance citoyenne

De cette confusion naissent d’émouvants airs de campagne, telle la victorieuse anaphore « Moi, Président… » Dénoncer le parjure d’un prédécesseur, tout en promettant à son tour… être cru sur l’instant, puis, se voir immanquablement blâmé pour s’être parjuré. Peut-on faire confiance à ceux qui nous gouvernent  ? « Tout pouvoir sans contrôle rend fou », pensait Alain. En matière de pouvoir, la confiance serait donc une erreur. Pire, une forme de paresse civique. Vous souvenez-vous de la dernière fois que vous avez contrôlé vos représentants ? À quand remonte votre dernière lecture d’un projet de loi, d’un bilan de mandat, d’un procès-verbal de conseil-municipal ou même d’un rapport moral de trésorier d’association ?

Qui donc contrôle vos représentants ? La presse, les juges, les ONG n’ont pas les moyens d’assurer une surveillance constante et effective. Certes, parfois éclatent de méchantes affaires, et on abat les arbres qui cachent la forêt. L’élu sait que les mailles du filet sont distendues. Et, le sachant, il tente tout de même sa chance.

Promesse = mensonge ?

Pourtant, dans la dernière décennie, les moyens de contrôle civique direct se sont renforcés. L’accès des civic tech au big data, la multiplication des think tanks, l’avènement des lanceurs d’alertes, le développement du fact checking et du data journalisme ouvrent de nouvelles voies au contrôle citoyen. La recrudescence des scandales, de wikileaks aux Panamà Papers, en passant par le cas Cahuzac, n’a pas seulement alimenté la rengaine populiste du « tous pourri ». Elle a aussi conduit les citoyens vers le scepticisme.

« Les promesses des hommes politiques n’engagent que ceux qui les reçoivent », aurait avoué Charles Pasqua. Le citoyen en prendrait-il enfin pleinement conscience ? Désormais, toute promesse serait à ses yeux un mensonge en devenir.

Mais, face aux candidats – comme aux camelots – la suspicion n’est-elle pas salutaire ? « Faites plus l’autruche ! La droite vend des promesses et ne les tient pas, la gauche vent de l’espoir et le brise », raillait Coluche pendant son embardée présidentielle de 1981.

Rhinocéros

Avant lui, en 1963, un Parti québécois, connu sous le nom de « Parti rhinocéros », promis à ses électeurs de… « ne jamais tenir ses promesses électorales ». Pourquoi le rhino ? « Car les politiciens ont la peau épaisse, se déplacent lentement, ont l’intellect faible, aiment se vautrer dans la boue et ont de grandes cornes velues poussant au milieu de leurs visages et qui obstruent leur vision », expliquaient alors les clownesques Jacques Ferron et Robert Millet. En 20 ans, ils devinrent le 4ème parti politique du Canada en nombre de voix.

Ses fausses promesses incluaient notamment d’abolir la loi de la gravité, de rendre les Canadiens plus forts en mettant des stéroïdes dans l’eau, d’interdire l’hiver canadien et de donner le droit de grève aux chômeurs. Vingt ans plus tard, chacun est en mesure de distinguer les rhinocéros qui se cachent derrière les candidats.


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Si bien que ces derniers sont désormais enjoints de refréner leurs élans de générosité, de ravaler les artifices ou la surenchère, et se borner à des engagements chiffrés, responsables, modestes et sincères. Les « lendemains qui chantent » laissent place à l’univers du « possible ». Obama ne dit pas « Yes we will », mais « Yes we can ». Slogan que la campagne de Nicolas Sarkozy traduisit, en 2007, par « Tout est possible ». Certains, même, comme François Bayrou en 2012, ou François Fillon, n’hésitent plus à promettre de la sueur, du sang et des larmes pour l’emporter. À l’heure où le citoyen attend des résultats, la promesse devient malédiction. Ainsi, sur le site luipresident.fr, chaque « engagement » annoncé par François Hollande en 2012 s’est vu soumis à un « verdict évolutif ».

Selon ce modèle, la promesse doit être tenue à la lettre. Sans quoi, elle se trouve estampillée d’un partiellement tenue, en cours, reportée, en retard ou non confirmée, quand elle n’est pas jugée trop imprécise et, tout simplement, brisée. Que reste-t-il alors au candidat pour galvaniser une foule ? « Après moi, il n’y aura plus que des financiers et des comptables », aurait soufflé François Mitterrand au terme de son ultime mandat. Et pourtant, en Europe notamment, les populismes renaissent. Leur arme ? Le mensonge. Éhonté.

Dangereux bonimenteurs

Alors que le « candidat gestionnaire » s’épuise au jeu de la vérité, s’embourbe dans les chiffrages, se dénude au nom de la transparence et, finalement, se coupe les ailes, le populiste invente des réalités alternatives et dénonce la « République des experts », pour mieux promettre tout et son contraire. « De même que les peuples ne sont pas longtemps gouvernés par une politique de pur sentiment, les hommes ne le sont pas par le souvenir de leur rêve » écrivait Marcel Proust.

Ainsi, à force de rationaliser la parole politique, les partis se seraient eux-mêmes sabordés. À préférer éduquer le peuple plutôt que le faire rêver, l’auraient-ils jeté dans les bras de dangereux bonimenteurs ? Ironie de la démocratie. / Jacques Tiberi

* « Tout mandat impératif est nul », affirme l’article 27 de la Constitution de la Vème République.