Au fil du temps, l’histoire d’un pays est jalonné de drames et de récits qui restent, malgré les siècles qui passent, au coeur des esprits. Les paysages verdoyants de l’Irlande sont parsemés de stèles, de croix et de pierres qui semblent vibrer d’une mémoire évanouie.


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Des routes fantômes, l’Irlande en compte beaucoup. Ces voies transportent encore aujourd’hui le souvenir amer d’un pays frappé en plein coeur. Ryan O’Connell est l’ancien maire d’un village bordant la vallée de Doolough. Il fait partie de ces anonymes rencontrés par l’équipe du Zéphyr ; des anonymes devenus soudainement grave à l’évocation de cette partie de leur histoire. A 83 ans, l’ancien édile a vu passer bon nombre de touristes sur les sentiers du coin.

La plupart d’entre eux s’arrêtaient même tout spécialement pour se recueillir devant les stèles érigées en mémoire des victimes de la grande famine. Mais pour lui, l’essentiel n’est pas là : « Une pierre, ça use, ça noircit et ça disparaît. Le granit de la région n’est pas différent des autres. Il finira par sombrer. Mais le souvenir, s’il est entretenu, il reste. On ne peut pas le dissimuler. » Pour le vieil homme, c’est aux nouvelles générations de s’inscrire dans cette démarche et de perpétuer cette page douloureuse de l’histoire du pays.

La faim qui creuse les corps

Le 30 mars 1849, alors que la famine rongeait littéralement les entrailles du comté, deux fonctionnaires ont été mandatés par le gouvernement britannique d’aller inspecter les conditions de vie des habitants de cette région reculée et s’assurer que ces derniers remplissaient toujours les conditions nécessaires à l’octroi d’un maigre subsiste transmis par les autorités. Ordre et contrordre : les deux fonctionnaires sont finalement envoyées dans un pavillon de chasse de Delphi Lodge à vingt kilomètres au Sud de la ville de Louisburgh. Dès leur arrivée, une missive est transmise aux bénéficiaires de ce fonds de secours.

Ordre leur est donné de gagner Delphi Lodge s’ils veulent continuer d’être aidés. Face à l’urgence et malgré la faim qui creuse leurs corps et leurs esprits, les malheureux se sont lancés dans une lente procession vers une destination qu’aucun n’atteindra jamais. Selon les récits, le nombre de morts avoisinerait les quatre cents. Un chiffre à la hauteur de la tragédie de l’époque et du peu d’égards dont faisait l’objet une population alors occupée.

Une mémoire passée sous silence

En Irlande plus qu’ailleurs, le terme de famine revêt un sens tout à fait spécial. De 1845 à 1849, les cultures de pomme de terre ont été ravagées par une épidémie de mildiou. Le champignon parasite, se plaisant particulièrement dans des environnements humides, les champs irlandais ont été le théâtre d’une invasion en règle. Les tubercules, une fois infectées, n’étant plus consommables, c’est l’aliment de base des populations les plus pauvres qui s’en est trouvé ravagé, entraînant, avec lui, la disette puis la famine de nombreuses personnes.

Ces dernières décennies, un long travail d’historiens a permis de dresser un bilan à peu près fiable de cette catastrophe. Un million de personnes seraient mortes pendant cette période maudite et ce bilan terrifiant a été longtemps caché par le pouvoir britannique, malgré le nombre important de témoignages encore vivaces.

Sombre destin

Largement mis en cause dans la gestion de cette effroyable crise, Londres s’est employée à ne laisser aucune trace commémorative. Face à cette attitude, les tout premiers édifices liées à la famine ont été érigées à… Québec. Cap-des-Rosiers, une petite ville de l’Est de la province, accueille depuis 1900 un monument rappelant le décès de nombreux migrants irlandais ayant fui la famine de leur pays natal ; le naufrage de leur bateau, le Carricka’s of Whiteheaven, ayant causé la mort de 139 personnes.

Une petite dizaine d’années plus tard, un ancien ordre religieux a entrepris d’ériger une immense croix celtique sur le front de mer. Commandée par l’ancien ordre des Hibernians, la croix rappelle encore aujourd’hui le sombre destin des 5 424 Irlandais morts dans la station de quarantaine de Grosse-Ile.

La parole enfin libérée

A la pointe du Sud de l’Irlande, il est une route dont le tracé a marqué à jamais l’histoire des hommes et des femmes de la région. Entamée en 1847, sa construction a été stoppée net un an plus tard. Usés par une atroce famine, les ouvriers et leurs proches sont tombés les uns après les autres. En quelques mois, les effectifs ont été décimés par la malnutrition et la morsure d’un froid humide qui sévit si souvent sous ces latitudes.

Il aura finalement fallu attendre l’indépendance du pays pour voir un semblant de commémoration entourer cette histoire. En 1931, les travaux laissés en suspend par la maraude des spectres, ont repris. La Healy Pass franchit les montagnes environnantes et transperce la péninsule de Beara. Seule une plaque discrète souligne l’origine de ce tracé et le funeste destin de ces milliers d’anonymes venus perdre la vie pour quelque cents, la journée.

Rigueur du climat

Des routes comme celle-ci, l’Irlande en compte plusieurs. Leur tracé a été décidée lors de la grande famine par les autorités. Le but, bien grotesque quand on considère la situation avec le recul de l’histoire, était d’occuper les plus pauvres et de leur assurer un revenu minimum. Une sorte de plan de relance par l’investissement public… Mais dans un contexte de dénuement et de drame humanitaire. Avec la malnutrition ambiante, la rigueur du climat et les conditions de travail, ces projets infrastructurels ont, sans conteste, appuyé et prolongé les conséquences de la famine.


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Depuis 1995 et le centenaire de la famine, nombre de traces sont désormais visibles. Qu’il s’agisse de simples stèles fixées le long d’une paroi rocheuse ou au bord d’un chemin, d’un ancien cimetière abandonné et enfin restauré, des interminables murets construits naguère par les forçats de la faim, les gouvernements qui se sont succédé à la tête du pays ont eu à cœur de perpétuer la tradition et cet aspect funeste d’une mémoire collective.

Mais derrière l’expression de cette mémoire enfin libérée, c’est le spectre même d’une autre question qui se fait jour : celui de la cohabitation des peuples. Si les Irlandais ont, enfin, pu prendre le temps d’entamer le long deuil de leur million de morts, peu de voix se sont pour l’heure élevées au Royaume-Uni pour s’unir à celle des descendants des suppliciés… / Jérémy Felkowski