« Le court-métrage n’est pas un format populaire, mais il est expérimental et ose des choses »


Son dernier court Miss Chazelles a été primé en début d’année au Festival international du court métrage de Clermont-Ferrand. Thomas Vernay met en scène deux miss qui viennent de s’affronter au cours d’un concours de beauté. Elles s’apprécient, mais elles ne sont pas autorisées à passer du temps ensemble. La faute à une guerre de clans familiaux, que le réalisateur a imaginée dans son village d’enfance, près de Lyon.

Thomas Vernay, récompensé à de nombreuses reprises pour Miss Chazelles, fiction de 20 minutes qu’il a financée lui-même, est en train de co-écrire le scénario d’un long, directement inspiré par le court, sorti en 2019. Peu après la rentrée, Le Zéphyr l’avait rencontré pour découvrir pourquoi il aime se placer derrière la caméra. On l’a rappelé après le début du confinement pour avoir quelques nouvelles.


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« Les deux miss ont été conditionnées à ne pas s’aimer »

Vous avez sorti en 2019 Miss Chazelles, un court au sujet d’un concours de beauté sur fond de bisbilles familiales. Comment en êtes-vous arrivé à raconter cette histoire ?

Thomas Vernay : C’est souvent le lieu qui m’inspire en premier quand j’écris une fiction. Pour Miss Chazelles, j’avais envie de retourner dans le village de mon enfance, en l’occurrence, dans le Rhône, à Chazelles-sur-Lyon, là où j’ai passé de nombreux étés. J’avais besoin de confronter mon regard d’adulte à celui de mon enfance. Tester ma mémoire sélective. Je remercie au passage les membres de ma famille et les gens du village qui ont gentiment accepté de faire de la figuration et de nous prêter des logements pour l’équipe.

Ensuite, je voulais travailler à nouveau avec Megan Northam (qui a reçu le prix de la meilleure actrice, à Clermont-Ferrand). On avait déjà bossé ensemble sur deux clips, l’un pour la musicienne Maud Geffray et l’autre pour le groupe irlandais All The Luck In The World. Elle est magnétique, et j’avais envie de la retrouver dans une fiction, avec une intention de jeu plus poussée. Elle est vraiment douée. J’ai donc écrit cette histoire en imaginant le personnage de Clara sous les traits de Megan. Alice Mazodier que j’ai rencontrée au casting, m’a également subjugué. Je trouve que les deux comédiennes principales fonctionnent à merveille. Il y a une vraie alchimie.

Puis, forcément, les thématiques abordées dans le film me sont chères, le film s’est donc articulé autour de ça. En essayant d’être le plus juste possible, sans être didactique ou démonstratif.  

Pourquoi le sujet du concours de beauté et du conflit familial ?

Un jour, je suis tombé sur un fait divers dans le magazine Society plutôt triste. Il s’agissait d’un conflit entre deux miss dans un village du sud. La miss et sa famille sont allées tabasser la première dauphine. C’était assez violent. Apparemment, c’était à cause d’insultes à répétition sur les réseaux sociaux, des accusations de tricherie… L’idée du concours de miss dans un village vient surtout de là, pour le reste je n’ai rien gardé du fait divers.

C’est graphiquement que le concours m’intéressait. Et aussi par rapport à sa symbolique. Puis j’ai tout simplement transposé cela dans le village de mon enfance, en y retournant à plusieurs reprises pour vérifier que les souvenirs de certains lieux étaient intacts, et non fantasmés. Je voulais être sûr que cela correspondait bien à ce que j’écrivais.

Les deux filles, concurrentes, s’entendent bien, en réalité, mais pas leur famille. Vous souhaitiez montrer l’absurdité d’une telle rivalité dans un village ?

Les deux miss ont été conditionnées à ne pas s’aimer en raison de la rivalité de leur famille qui dure depuis des générations. Elles sont enfermées dans des décisions que leur famille respective prend chacune à leur place. Dans ce genre de lieu, il n’y a pas grand-chose à faire et tout le monde se connaît. Il suffit d’une mésentente pour que les ragots gonflent et que les rancœurs s’installent. On peut arriver à se demander pourquoi on déteste autant quelqu’un.

C’est quelque chose que vous avez observé, durant votre enfance ?

Il y avait des conflits oui. Des non-dits. On entend et on devine qu’un tel déteste un tel, à cause d’un truc qu’on pige à moitié.

Est-ce que c’est un court féministe ? En tout cas, avec cette volonté de faire passer un message ? 

Je ne l’ai pas écrit en pensant réaliser un court féministe. J’ai d’ailleurs dans l’espoir qu’un jour, ce mot n’ait plus de raison d’être. Que le système devienne réellement égalitaire, et que son fonctionnement soit pensé pour les deux genres. Pour tous d’ailleurs, au-delà du genre. Que le pouvoir ne soit plus unilatéral.

« C’est le seul moment où les hommes n’ont pas d’emprise, ce sont trois minutes de liberté »

Je voulais surtout parler de personnages féminins. Dans le film, elles sont contraintes de cacher leur sentiment, leur émotion. Elles doivent se taire et ressentir en silence. Chaque déplacement effectué par le personnage principal est orienté par la décision d’un homme. Elle se déplace là où on lui demande d’aller, c’est un personnage au final, très passif. Mais c’est juste le reflet de la société. On suit le mouvement du pouvoir.

C’est une tentative de défendre le point de vue des femmes, en ce sens. Le seul passage où Clara devient active c’est la scène où les deux filles s’échappent ensemble. C’est le seul moment où les hommes n’ont pas d’emprise, ce sont trois minutes de liberté, coupées du monde. Elles peuvent enfin décider de ce qui est bien ou non pour elles. Mais malheureusement tout ça n’est qu’une illusion. Clara retourne à sa condition, auprès des siens, de ses amis.

Mais j’y vois aussi un message d’espoir. C’est dans l’accompagnement que les choses peuvent changer, dans la solidarité. Et dans ces petits villages, les proches sont vraiment importants.


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« Les adaptations Disney, remplies de clichés un peu lourds »

Vous y avez ajouté des symboles et des éléments de contes de fées, dans le court… Pourquoi ?

J’ai en effet beaucoup pensé à l’aspect graphique du film. Au-delà des couleurs pop et l’idée d’intemporalité, j’ai joué sur des éléments que l’on retrouve dans les contes de princesses. Surtout les adaptations Disney, remplies de clichés un peu lourds. On retrouve le bal, les robes de princesse, mais aussi l’épée, l’étendard, ainsi que les jumeaux, marchant et se déplaçant à l’identique, de manière très caricaturale. C’était une manière de détourner tous ces codes que je considère pour la plupart sexistes. 

« Le film prend forme dans notre tête, parfois c’est un peu comme s’il existait déjà, puis finalement il évolue vers autre chose »

Et maintenant, vous préparer le long-métrage inspiré du court… 

Je suis en effet en train de coécrire un long-métrage avec Nour Ben Salem, directement inspiré du court-métrage. C’est Emmanuel Wahl et Lucie Vigier de la société de production Qui vive ! (César du meilleur court-métrage, en 2020 pour Pile poil) qui me l’ont suggéré. Au début, on se pose vraiment la question de savoir si un court-métrage mérite de devenir un point de départ pour un long métrage.

Mais j’ai assez vite compris où on pouvait aller, ce qui peut devenir pertinent, ce qui est à enrichir, à développer, et ce qui est à jeter. S’interroger sur le parcours de certains personnages. Travailler et approfondir les relations. Se questionner sur l’époque, le contexte géographique, le conditionnement social et sentimental. C’est assez nouveau pour moi, je n’ai pas de formation de scénariste… J’apprends constamment, c’est réellement enrichissant !

« J’ai toujours eu réellement besoin d’extérioriser ce que j’imagine, les émotions que j’ai en moi »

Vous en êtes où ?

Avec Nour on approche d’un premier synopsis de quelques pages. C’est long comme processus. On a passé des heures à discuter du film, des personnages, en prenant des notes… Je me suis demandé pourquoi on n’écrivait pas tout de suite. J’ai compris par la suite que le film se construisait tout seul au fur et à mesure de nos échanges. Il prend forme dans notre tête, parfois c’est un peu comme s’il existait déjà, puis finalement il évolue vers autre chose. C’est un vrai travail organique. Ça me fait parfois penser au montage. J’ai cette même impression qu’avec une seule et unique matière on peut sortir des milliers de solutions, de directions, d’intentions. C’est fascinant.

Vous êtes devenu réalisateur pour faire passer des messages ? C’est à ça que sert le cinéma ?

Je sais que faire passer des messages est important dans tout art. Au cinéma peut-être un peu moins, car c’est aussi un divertissement, une industrie… J’écris et filme ce qui me semble juste et fort. C’est une partie de moi que je dévoile. Et cela comporte forcément des messages, même si cela n’a pas été forcément mon intention, au départ.

L’instinct est primordial alors j’évite de trop réfléchir à ce que les choses peuvent dire parfois. C’est avec ce que l’on fait qu’on arrive à se définir. Je suis devenu réalisateur par nécessité. J’ai toujours eu réellement besoin d’extérioriser ce que j’imagine, les émotions que j’ai en moi. Et vu que je n’aime pas vraiment prendre la parole, les images le font pour moi.

Après, il est nécessaire et important, quand on touche un public, d’assumer un regard, de montrer les choses, de faire réfléchir et douter… De provoquer le débat. Cela sert aussi à ça, le court-métrage. Même si j’ai l’impression que les gens n’en regardent pas trop.

« Le court-métrage n’est pas un format populaire, mais il est expérimental et ose des choses »

Pourquoi, à votre avis ?

Je sais qu’il y a un vrai public pour le court-métrage. Mais ce n’est pas un format populaire. Il n’y a qu’à voir les horaires de diffusion des courts-métrages… Qui allume sa télé à 1h du matin pour mater un petit film de 20 minutes ? On devrait porter davantage ce format, le proposer à des heures de plus grande audience. C’est un format court, expérimental, qui ose des choses, qui a beaucoup moins peur de sa propre existence économique que le long-métrage. Ceci dit, des chaînes comme Arte accompagnent vraiment bien ce format. En production et en diffusion. Arte a été la première chaîne à récompenser Miss Chazelles au Festival International du film francophone de Namur.

« La sororité est une des solutions à mes yeux »

Outre le projet du long, vous préparez un nouveau court ?

Mon troisième court est en développement. Je ne sais pas s’il aboutira, mais je l’aime beaucoup. Il parle entre autres de la toxicité masculine. De son impact sur nos réactions, sur nos peurs, nos désirs. Comment, quand on est une jeune fille, on fait face à ça. Comment on peut dire stop. Je parle de la nécessité pour les femmes de s’unir contre ça. La sororité est une des solutions à mes yeux.  J’ai toujours un problème de légitimité par rapport à ça, mais j’essaie d’aborder ces thèmes avec le plus de justesse possible. Sans voler la parole de qui que ce soit.

Comment la crise sanitaire a-t-elle impacté vos plans ?

C’est difficile à dire. J’ai une petite boîte de production à côté, on fait également de la post-production, du motion design et de l’animation. À ce niveau-là, oui, on subit. On a beaucoup moins de projets qu’avant.

En tant que réalisateur, c’est plus ambigu, car je travaille beaucoup sur l’écriture. Certains projets, des commandes, sont rémunérés, alors que d’autres, plus personnels, ne le sont pas. J’essaie de naviguer, de trouver l’équilibre. Mais je ne me « retrouve » pas dans le confinement, contrairement à d’autres qui peuvent apprécier l’idée. Mais ça n’a pas, sur moi, l’impact économique désastreux que ça peut avoir sur d’autres secteurs. Donc je ne me plains pas et j’avance.  

Vous ne souffrez pas trop alors…

J’ai le luxe de pouvoir attendre que ça passe. Je suis un privilégié. Je ne tire aucun avantage de la situation, elle m’angoisse même terriblement, mais je sens surtout qu’elle met à terre de nombreuses personnes. Alors je pense surtout à elles. / Philippe Lesaffre