François Bayrou, Nicolas Dupont-Aignan,  Jean-Luc Mélenchon, Benoît Hamon… Tous ont un point commun : depuis 2007, ces candidats à la présidentielle ont intégré, dans leur projet pour la France, la reconnaissance du vote blanc. Le Zéphyr a rencontré Jérémie Moualek, un chercheur en sociologie politique : pour sa thèse, il étudie ce vote protestataire, qui progresse de scrutin en scrutin ; et explique depuis quand on en parle dans le débat public.

Jérémie Moualek est chercheur en sociologie politique à l’Université d’Évry et de Lille 2. Il prépare sa thèse sur sur son sujet phare : À la recherche des voix perdues. Sociologie des usages pluriels du vote blanc et nul. Il a réalisé un court-métrage : Voter en touche.


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Le Zéphyr : Depuis quand parle-t-on, dans le débat public, du vote blanc et du vote nul ?

Jérémie Moualek : Les votes blancs et nuls, entendus comme refus de choisir quand l’offre est restreinte (ou unique), datent du début de la Ve République. On en parle depuis la multiplication des référendums (5 en 11 ans), et depuis la naissance du suffrage direct à deux tours instauré pour l’élection présidentielle en 1962.

Avant la mise en place de ce système, les consignes de vote n’existaient pas. Cela a démarré lorsque certains partis ont appelé à voter… blanc, souvent des perdants du premier tour… Exemple, le Parti socialiste unifié appelle à voter nul ou à s’abstenir lors du référendum sur l’autodétermination pour l’Algérie en 1961. Georges Pompidou, le futur Premier ministre, réagit.

Selon lui, il faut davantage appeler à voter blanc qu’à l’abstention. L’expression n’existait pas avant. On disait, avant l’arrivée du général de Gaulle, « le vote par bulletin blanc », par « billet blanc », le vote « en blanc ». Là, on est alors passé progressivement d’une matérialité, le « bulletin blanc », à une expression politique, le « vote blanc ».

Et certains élus ont défendu la mesure consistant à reconnaître davantage les votes nuls et blancs ?

Depuis 1958, il y a eu 61 propositions de loi demandant la reconnaissance du vote blanc. Le premier qui en déposé, sous de Gaulle, c’est le député centriste de l’Hérault Paul Coste-Fleuret (1911-1979), souvent ministre sous la Quatrième République. Les propositions sont souvent portées par des parlementaires peu connus et qui s’emparaient du sujet pour exister politiquement.

C’était parfois des élus en marge de leur parti cherchant à se faire connaître. Certains ont fait jusqu’à 10 propositions en 15 ans. Dernièrement, il y a eu celles d’André Guérin (PCF), Frédéric Lefebvre (UMP, LR)… Ils viennent de tous les bords, mais plus particulièrement du centre-droit.

D’ailleurs c’est… François Bayrou qui, en 2007, a été le premier à promettre la reconnaissance du vote blanc dans un programme électoral présidentiel. Lors du scrutin suivant, il a amendé sa promesse et l’a intégrée dans la proposition de rendre le vote obligatoire. Si le vote est obligatoire, permettre à tous de voter blanc revient à laisser la possibilité aux électeurs de s’abstenir s’ils le souhaitent. Ce qui n’est pas exactement la même chose…

 

Nicolas Dupont-Aignan, de Debout la France, a intégré cette promesse dans son projet, en 2012, lors de sa première campagne présidentielle. Il l’a reprise en 2017. Aujourd’hui, Jean-Luc Mélenchon, comme Bayrou en 2007, est aussi partisan du vote obligatoire et de la reconnaissance du vote blanc. Mais personne ne dit comment il faut faire. Benoît Hamon a fait un petit effort là-dessus : il propose que si le vote blanc obtient 50 % + 1, on refait l’élection.

Mais de quelle manière ? Rien n’est précisé. Il est vrai, néanmoins, qu’il propose un référendum lors des élections législatives pour valider cette mesure. Par conséquent, si le non l’emporte, la reconnaissance du vote blanc ne sera pas validée. A noter que le candidat socialiste a été élu à une primaire, au cours de laquelle, parmi les bulletins à choisir, figurait un bulletin blanc. Ce qui n’était pas le cas pour la primaire de la droite et du centre.

Concernant les propositions de loi, il y en a eu de nombreuses. Pourquoi sont-elles toutes restées lettre morte ?

Il n’y a quasiment jamais eu de débat. En 1972, un débat a été organisé, mais ce n’était pas un débat sur une proposition de loi mais à la suite d’une question au ministre de l’Intérieur de l’époque Raymond Marcellin. « Un bulletin blanc n’élit personne », disait-il. Un débat a eu lieu en 2003, après les résultats du premier tour de la présidentielle de 2012. Participation plus faible, Jean-Marie Le Pen arrivé en deuxième position…

Le vote blanc est pris pour un antidote aux extrêmes et à l’abstention depuis les années 1990. L’idée : essayer de trouver une solution pour faire revenir les électeurs aux urnes. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si c’est durant la mandature 2002-2007 qu’il y a eu le plus de propositions de loi pour la reconnaissance du vote blanc. On a eu un autre débat entre 2012 et 2013 pour préparer la loi de 2014 portée par les députés centristes Borloo, Sauvadet et de Courson, visant à distinguer le vote blanc du vote nul – mais ils n’entrent pas en compte pour la détermination des suffrages exprimés.

Depuis la loi de 2014, le vote blanc est compté séparément du vote nul. Voter blanc, c’est « rendre » une enveloppe vide au même format et au même  grammage qu’un bulletin officiel. Voter nul, c’est tout le reste. Pour se rendre compte de l’évolution de ce vote, vous pouvez vous rendre sur cet article du Figaro.

Le vote blanc et le vote nul progressent-ils ?

Oui, depuis les élections législatives de 1993, la tendance est à la hausse. Il n’y a eu qu’une seule baisse – c’était à l’occasion de l’élection présidentielle de 2007. Comment l’expliquer ? Peut-être parce que chaque candidat avait une forte personnalité, Bayrou, Le Pen, Royal, Sarkozy. Les clivages politiques semblaient aussi plus clairs. En 2002, au premier tour, on a relevé le score le plus important en termes de vote blanc et nul – et cela, alors qu’il y avait pourtant un record en nombre de candidats (16).

A noter qu’une reconnaissance du vote blanc et nul aurait pu changer quelques résultats d’élections. En 1995, Jacques Chirac n’aurait pas été élu chef de l’Etat ; François Hollande non plus, en 2012… Et le « oui » au référendum pour ou contre le traité de Maastricht ne serait pas passé si on avait comptabilisé ces voix-là, en 1992.

Quand a-t-on pour la première fois abordé la question du vote blanc et nul ?

A quoi ressemblait le débat ? Au 19e siècle, tous les camps politiques y sont passés. Il n’y avait pas de promoteur attitré, c’est un sujet instrumentalisé. Les oppositions en ont fait la promotion, car cela leur permettait de lutter contre les gouvernants en place. Proudhon, en 1863, a fait appel au bulletin blanc pour que les ouvriers votent aux législatives, ainsi qu’en 1870 lors du plébiscite de Napoléon III.

Sous la Troisième République, les seules propositions de lois évoquant les bulletins blancs avaient en fait pour but de rendre le vote obligatoire. Seuls les députés Alfred Naquet et Saint-Martin ont proposé qu’on comptabilise tous les votes (blancs et nuls), sans rendre pour autant le vote obligatoire. Dans leur motif, ils proposaient : « Tous les bulletins déposés dans l’urne entreront en compte dans le résultat du scrutin et la majorité sera calculée sur le nombre des votants émargés. Cette innovation repose sur l’idée que l’élu doit réunir, pour avoir la majorité absolue, plus de la moitié des suffrages, des volontés exprimés. Un vote est la manifestation de la volonté de l’électeur qui l’a émis ; que cette volonté se traduise par un bulletin positif ou négatif, elle existe et il n’est pas loisible de la supprimer. »  / Propos recueillis par Philippe Lesaffre