FICTION – Le blanc-bec Lucien Chardon, qui se prend pour Frédéric Beigbeder, monte à Paris pour faire un stage, écrire et sortir avec les filles. Mais rien ne se passe comme prévu.

 

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Chapitre 5 : Compte-rendu

Apolline, couchée sur le sol, fait de grands gestes avec les bras, comme si elle dansait. Elle rayonne de plus en plus, ses pupilles se dilatant jusqu’à devenir si énormes qu’on ne peut plus savoir la vraie couleur de ses yeux. Bleus ? Verts ? Ou les deux. Charles fume cigarette sur cigarette, il rallume la suivante sur le mégot de la précédente, comme un mythe de Sisyphe revisité. Assis de travers sur le fauteuil luxueux, il élucubre des mots incompréhensibles. Et il rit à des plaisanteries hilarantes connues de lui seul.

Son rire éclate dans toute la pièce, se cognant contre les murs sales. C’est Édouard qui est le plus insolite. Livide, amorphe, il se tient debout au milieu de la pièce et on a l’impression qu’il va tomber à la renverse d’un moment à l’autre. Mais la chute n’arrive jamais, il tangue simplement. Comme un bateau plus qu’ivre. Un bateau totalement stone.

Charles fume cigarette sur cigarette, il rallume la suivante sur le mégot de la précédente, comme un mythe de Sisyphe revisité. Assis de travers sur le fauteuil luxueux, il élucubre des mots incompréhensibles. Et il rit à des plaisanteries hilarantes connues de lui seul. Son rire éclate dans toute la pièce, se cognant contre les murs sales.

C’est Édouard qui est le plus insolite. Livide, amorphe, il se tient debout au milieu de la pièce et on a l’impression qu’il va tomber à la renverse d’un moment à l’autre. Mais la chute n’arrive jamais, il tangue simplement. Comme un bateau plus qu’ivre. Un bateau totalement stone.

Charles se lève d’un bond, il tourne sur lui même, tel un pantin imitant Michael Jackson et va changer de titre. Prince. Kiss. Le jeune homme gesticule dans tous les sens, pantin cette fois totalement désarticulé. Apolline s’est lovée en fœtus, ne bougeant plus d’un cil, les yeux toujours ouverts. On dirait une morte. Charles avise la jeune fille, et se blottit dans son dos. Fœtus de jumeaux. Mais ses mouvements de va-et-vient commencent à devenir plus qu’explicites et finissent par gêner Apolline qui se relève. Elle ondule sur la musique, muse bizarre et sans peur. Édouard est toujours concentré sur sa léthargie. Il me fait de la peine, peut être faut il aller le secouer ? Mais les règles sont strictes : observer et écrire, un point, c’est tout.

Est-ce qu’il faut vraiment que j’écrive tout ? Parce que ce manège dure pendant des heures. Charles, électrisé par la musique, fume clope sur clope et saute de temps en temps vers le Mac pour changer de chanson. Apolline, passant alternativement de position fœtale par terre, à ondulation debout. Elle repousse de temps en temps Charles, qui se la ferait bien apparemment. Pendant tout ce temps, Édouard ne bouge pas, continuant sa léthargie culbuto.
Plusieurs heures durant, voilà ce qui se passe. Rien d’autre. Les mêmes choses se répétant à l’infini. Ai-je besoin de vous le décrire encore… ? Il y a ce poème qui me revient, je l’ai appris la semaine passée. Je vous le récite. Il sera plus parlant que mes descriptions vaseuses de leurs activités douteuses.

“Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots !
Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et…”

“Lapin” ? Je ne sais plus la suite. Apolline, Charles et Édouard continuent le même manège tandis que je me souviens de ces vers. Les seuls que je connaisse avec Le corbeau et le renard. Et encore, ceux de Rimbaud, j’ai vraiment eu du mal à les apprendre.

La musique m’assourdit. Ma feuille se couvre de mes mots et je me demande s’il n’aurait pas été plus simple de me fournir un ordinateur. Peut être ne liront-ils jamais ce que j’ai écrit. Ça y est. Ils ont l’air d’avoir vu quelque chose.

Ils se rejoignent maintenant au milieu de la pièce, comme hypnotisés par une même chose invisible pour moi. En rond, autour de la table en carton, il se prennent les mains et tournent. On dirait des indiens en plein rituel pour faire tomber la pluie. Belette fatale, écureuil sautillant et ours lancinant. Voilà les totems. Ils se mettent à chanter. Quelque chose de bizarre, doux, chant de Noël suranné d’une chorale de vieillards mal en point. Ils admirent quelque chose d’immense sur la table en carton. Tous enlèvent leur toge. Ils sont nus, désormais. Peut être devrais je plutôt m’adresser à vous ?

Vous êtes nus, quoi ! Et je ne sais plus comment décrire, car ce qui se passe est totalement dingue. Quels mots utiliser ? Vous êtes en train de vous mélanger devant moi, comme une partouze bizarre sans plaisir, comme un exercice obligé que quelqu’un vous dicterait. Les deux garçons à la merci d’Apolline, qui dirige les opérations. Elle même exécutant des ordres invisibles. On dirait des zombies. Nus, mêlés, touchés, sucés, léchés, frottés mutuellement, les uns avec les autres, les uns sur les autres, les uns dans les autres, sans sourire, sans rire, juste mécaniquement, comme une chorégraphie chronométrée.

Cela dure longtemps et le plus étrange, c’est qu’aucun de vous n’a l’air d’être concerné par ce qu’il fait, comme si vous étiez de mauvais acteurs d’un film pornographique très bas de gamme. Charles rompt le supplice en quittant le délire. Il ne prend pas la peine de se rhabiller et part dans la cuisine. Vous autres, restez-là. Son départ a rompu la scène. Vous restez face à face, vous dévisageant. On dirait maintenant une pièce de théâtre ultra contemporaine incompréhensible et triste à mourir.

Charles revient avec un couteau. Un grand couteau de cuisine avec lequel vous visez la table en carton chacun votre tour. Puis, vous l’abandonnez, comme un enfant abandonne un jouet quand il en désire un autre, et vous vous dirigez les uns derrière les autres vers le fond de la salle, où se tient la caméra et Mehdi. Après avoir échangé quelques mots vifs avec vous, il accepte de traîner sa carcasse géante pour vous suivre, tout rouge de voir Apolline marcher devant lui toute nue.

Vous le tirez au milieu de la salle et il commence à protester de plus en plus. Vous parlementez tous les quatre. Édouard insistant pour qu’il se mette à genou, Mehdi râlant, refusant, commençant à avoir peur du tour que prend l’opération. Charles de plus en plus menaçant, et Apolline essayant de jouer de ses charmes pour qu’il participe à la séance. C’est moi que vous auriez dû venir chercher, ça m’aurait amusé de me joindre à vous.

Mais qu’est-ce qu’ils me veulent ces cons ? Ça allait encore de filmer leur film porno glauque, mais là, ils se dirigent vers moi et j’ai pas du tout envie de les rejoindre dans ce merdier. En plus, le truc avec le couteau, là, ça commence à me faire sérieusement flipper. Heureusement qu’ils m’ont filé 500 sacs d’avance. Mais, j’ai pas signé pour participer à leur danse chelou à poil !

La nana me dégoûte complètement, trop maigre, trop fade, elle se dandine depuis deux heures devant moi ça ne m’a même pas excité. Faudrait que je garde une copie de la vidéo pour la foutre sur YouTube s’ils se mettent à me faire chier. Putain, et l’autre taré est allé cherché son couteau. On se croirait dans un camp naturiste sous LSD. Quelle drogue ils ont bien pu s’envoyer d’ailleurs ? Je déteste ça, moi, la drogue, et quand je les vois faire leurs trucs de débiles, ça ne me donne pas du tout envie de commencer quoi que ce soit. »

Lucien est toujours à la même place, mais Mehdi ne peut pas le voir, d’où il est. Devant l’insistance agitée des trois énergumènes, le jeune homme veut repartir, il court vers la sortie et passe devant Lucien. Le reconnaissant, il lui somme de sortir avec lui, la séance est en train de mal tourner, faut se barrer et les laisser s’entre-tuer ou s’entre-baiser tout seuls. Lucien est tétanisé. Il n’écrit plus un mot depuis longtemps. Charles, Apolline et Édouard sont capables de tout, avec dans les yeux cette lueur effrayante et démoniaque que Lucien n’avait jamais vue dans les yeux de personne auparavant. Charles pointe le couteau vers Mehdi qui marque un temps, dévisage Lucien et fonce vers la porte en hurlant.

Pendant un quart de seconde, Lucien hésite à suivre son ami. Cela aurait sans doute aidé à sauver la situation, peut être à rompre l’équilibre. Mais Charles frappe. Une fois, dans le dos. Mehdi s’écroule. Essayant de se relever, c’est Apolline qui frappe à son tour avec le couteau que Charles a lâché. Puis Édouard. Lucien reste désemparé et immobile. Pas du tout émus par ce qu’ils viennent de faire, mêle satisfaits, les trois amis retournent autour de la table, s’allumant mutuellement des cigarettes les uns aux autres. Ils ne regardent pas vers Lucien qui est complètement sonné. Ils l’ont oublié.

Trouver son sac, et appeler les secours, vite. La maison est immense et aucun téléphone n’est à disposition. Même pas de fixe. Lucien ne sait plus où il a mis ses affaires. Dans l’entrée, quand il est arrivé. C’est là qu’il les a mises. Mais pour rejoindre l’entrée, il faut passer à côté d’eux. Lucien rampe le plus loin possible, il est livide, ce qui se passe est invraisemblable. Les trois zombies, eux, fument continuellement, sans se parler, repus. On dirait qu’il ne s’est rien passé. Mehdi est allongé devant l’entrée, inerte. Lucien veut le rejoindre à tout prix. Est-ce qu’il est mort ? Que faut-il faire ?

Charles, Apolline et Édouard se lèvent, tandis que Lucien est par terre, et sans le voir, passent par l’autre porte pour monter à l’étage. Ils ont l’air épuisés, vidés. Lucien se précipite alors au chevet de son ami. Il ne sait pas s’il respire. Il ne sait pas ce qu’il doit faire. Mehdi est inanimé face contre le sol. Lucien attrape son portable dans son sac et appelle les pompiers. Il prend soin de laisser la porte grande ouverte et de la bloquer avec un meuble pour qu’elle ne se referme pas. Puis, il s’enfuit dans la nuit, il n’y a plus aucun bruit dans la maison. La sirène des pompiers retentit au loin et notre jeune homme s’engouffre dans le métro sans se retourner.

Chapitre 6 : Retour aux sources

Dans le métro, Lucien a une envie irrépressible de s’asseoir, et coupe la route à une mamie qui se met aussitôt à le réprimander. Tandis qu’elle parle à côté de son oreille, mélangeant injures et morale vieillotte, Lucien essaie de se concentrer. Il espère de tout son cœur que son ami ait été secouru. Mais comment savoir ? Les pompiers ont certainement appelé la police, ils sont sûrement sur les lieux. Ils ont dû trouver Charles, Apolline et Édouard, et les avoir mis en prison, non ? Ils n’ont pas besoin de lui, il n’a pas à les contacter. Et puis, que dire ? Aller à l’accueil d’un commissariat et dire : « Bonjour, j’ai été témoin d’une agression pendant une séance dionysiaque, mais je n’ai rien fait pour aider mon ami parce que j’avais trop peur ; mais avant de détaler, j’ai quand même appelé les pompiers ? »

Heureusement qu’il a gardé son compte rendu, au moins la police ne peut pas soupçonner qu’il ait pu être là avec eux. C’est simple, finalement. Ils vont se dire que les trois tarés ont poignardé Mehdi, et voilà. Lucien n’a rien à voir avec ça, il n’a qu’à tout oublier et prier pour que son ami se rétablisse au plus vite. C’est vendredi soir, et Lucien n’a qu’une envie : quitter Paris. Dans le train, mèche sur les yeux, casque vissé sur les oreilles, Lucien n’arrive pas à se débarrasser de la vision de Mehdi, comme mort, sur le sol. Aussi, les yeux fous et sanguinaires d’Apolline n’arrêtent pas de le hanter. Il aimerait se laver le cerveau de cette après midi invraisemblable et reprendre le cours de sa vie triste et morne. Il voulait de l’aventure, mais pas celle-là ! Un texto fait sursauter Lucien. « Ce soir, un verre ? »

C’est Esther. Sa vie d’avant. La fille qui occupait toutes ses pensées avant qu’elles ne soient polluées par les trois zombies et ce meurtre en direct. Lucien répète comme un mantra désespéré : « Faites que Mehdi ne soit pas mort. Faites que Mehdi ne soit pas mort. Faites que Mehdi ne soit pas mort. » Il appelle sur le téléphone de son ami, mais la messagerie lui répète la même chose infatigablement. Mehdi n’est pas le genre de type à enregistrer un message de répondeur, c’est l’opératrice qui parle : « Votre correspondant n’est pas disponible, veuillez lui laisser un message après le bip sonore. »

Lucien ne répond pas à Esther. La vie ne peut pas reprendre aussi simplement. Tant qu’il ne sait pas ce que son ami est devenu, tant que dans sa tête hurlent les démons, tant que sa lâcheté et son injustice le dégoûtent, il ne saura pas quoi dire à la fille qui est désormais cachée, toute petite, dans un recoin de son cerveau embrumé de culpabilité.

L’arrivée en gare de Chaumont lui fait presque du bien. Il regarde droit devant lui pour ne pas avoir à croiser le regard de qui que ce soit, vieil ami de lycée, prof en goguette ou autre gênant avec lesquels Lucien s’estime n’avoir plus rien à faire. Il trace le plus vite possible jusque chez lui, il n’a pas prévenu, et ses parents sont déjà attablés devant une émission où les gens sont attablés aussi. Drôle de concept que de dîner devant un autre dîner. On mange devant des gens qui parlent la bouche pleine d’actualité ennuyeuse ou de culture confiture indigeste. Miam. La mère de Lucien est sincèrement heureuse de voir son fils, on dirait un chien qui fait la fête à son maître quand il rentre de vacances.

– Tu vas bien ? Tu as faim ? Tu n’as pas de sac ?

Tiens, c’est vrai, Lucien est parti comme ça, sans repasser par chez lui, cherchant un refuge au plus vite pour oublier. Mais toute cette aventure restera collée à ses basques, et pour longtemps, comme la glue noire qui colle aux fesses des nourrissons quand ils viennent de naître. Le méconium de Lucien.

Sa mère, aux petits soins, lui fait couler un bain. Lucien se glisse dedans, pensant que sa couche de lâcheté partirait avec la brosse à ongle. Mais non. Il a beau frotter, frotter, frotter encore, le visage de Mehdi est là, à le regarder. Tu m’as abandonné à ces fous furieux. Tu les as choisi, eux, plutôt que moi, ton ami. Le seul type qui ait bien voulu de toi, de ta médiocre compagnie et de ton orgueil mal placé.

Au sortir du bain, Lucien se blottit contre son père dans le canapé. Il a zappé sur une émission où un tas de chroniqueurs suffisants n’arrêtent pas de s’engueuler et de rire démesurément. Toute cette bonne humeur envoyée à travers la gueule de Lucien lui donne envie de vomir. Ils n’ont pas de problème, ces gens-là ? Ils n’ont que ça à faire de se balancer des vannes et des tartes à la crème à la figure tous les soirs ?

Son père rit quand le présentateur se déhanche comme une pin-up pour draguer un invité qui reste de marbre. Tout, même la moindre idiotie lui rappelle ce qui s’est passé. Tout le ramène à cet appartement, ses murs jaunis par la fumée de clope, ses fauteuils rouges et élimés et sa musique assourdissante.

Lucien aimerait pouvoir profiter pour de vrai de ce retour dans le foyer, la chaleur qu’il reçoit devrait le régénérer, le ravigoter, le rendre meilleur. Mais ce n’est pas assez. Et il a honte. Honte que ses parents pensent qu’il est si génial, alors qu’il se sent si minable. Son père lui pose des questions sur la fac, les cours, et l’écoute religieusement déblatérer des inepties comme s’il était le nouveau Bourdieu. Sa mère se met en quatre pour le fils prodigue et prodige. Et elle est satisfaite, le fameux cousin Julien de BFM sera là au brunch. Ce brunch qu’il abhorrait encore hier, Lucien l’attend comme le messie.

Voir sa grand mère, petite chose énergique et ultra soignée, son oncle bedonnant à fausses dents et le cousin Julien qu’on appelle « la vedette » dans la famille car il travaille « à la télé ». Ce que Lucien apprend par son cousin qui a la même mèche que lui, jumeau de look parisien fraîchement formé, c’est qu’il travaille aux « vidéos amateurs » de BFM. Il s’agit pour lui et son équipe de visionner tout ce que les gens envoient et de trier ce qui est exploitable. Point barre. Pas de paillette ni de vedette là dedans. De retour du brunch, sa mère se félicite, deux vedettes dans la famille, ça commence à faire beaucoup !

Lucien la regarde avec une bienveillance méprisante. Ce stage, c’est le cadet de ses soucis. Il a envie de repartir, ça y est. Tous l’énervent, de son père niais et nœud à sa mère servile et fade. Le train, vite. Se pointer chez Mehdi et voir ce qui s’y passe. Dimanche, à quinze heure, Lucien monte dans son wagon, au grand désespoir de sa mère qui n’a pas eu le temps de lui donner les tupperwares qu’elle a préparé avec un dévouement sans faille. Sur la messagerie de téléphone de Mehdi, la voix dit qu’ « il n’y a plus d’espace disponible pour laisser un message ».

Lucien s’inquiète. Métro. Station Marcadet – Poissonniers, Lucien se dirige en sioux jusque devant l’immeuble de son ami ; il habite au rez de chaussé, mais sa fenêtre n’est pas visible de la rue. Il va falloir entrer dans l’immeuble, en espérant ne croiser personne qui le reconnaisse. 23B30. Clic. Lucien pousse la lourde porte et marche dans le hall jusqu’au bâtiment où vit Mehdi.

Lucien a le cœur bondissant, son ami est vivant ! Il y a de la lumière à sa fenêtre ! Il n’ose pas frapper chez lui, celui-ci doit être furieux qu’il l’ait laissé en plan, mais Lucien lui expliquera lundi qu’il a appelé les pompiers avant de s’enfuir et tout rentrera dans l’ordre. Mehdi comprendra qu’il lui a sauvé la vie, ils seront de nouveau amis. Lucien se fait la promesse solennelle de ne plus jamais le mépriser ni penser qu’il est un boulet. Non, c’est un ami formidable. Le meilleur qu’on puisse avoir.

Dans sa grande joie, il se sent tout prêt à rappeler Esther. Il est ragaillardi, sûr de lui, et la jeune fille répond à la première sonnerie, heureuse de l’entendre. Esther et Lucien passent ensemble une soirée délicieuse, celle dont il a rêvé depuis qu’il la connaît. Une soirée de gens amoureux. Esther toute mignonne, toute fraîche et douce comme un coquelicot et Lucien, rossignol joyeux, sifflant et roucoulant sans complexe. Ils ne dorment pas ensemble, la jeune fille prétexte un rôle à travailler, Lucien ne se formalise pas et considère cela positivement. Ils sont en couple désormais.

Tout est bien. Notre jeune homme est comme neuf. Seul reliquat de l’après midi d’angoisse qu’il a passé, son compte rendu, abandonné dans son sac en bandoulière, que Lucien n’a pas eu le courage de relire. Il s’endort comme un bébé rassuré, bien au chaud dans sa toute petite chambre sous les toits. À la boulangerie en face de la fac, le lendemain matin, avec son café, il commande deux pains au chocolat, un pour lui, dans lequel il croque et un pour son ami, son frère. Il l’attend vaillamment d’une minute à l’autre. Lucien a un petit haut-le-cœur quand il croit reconnaître Apolline, de dos, dans la file d’attente d’un distributeur. Mais ce n’est pas elle ; non, elle doit être en prison à l’heure qu’il est.

Mehdi n’arrive pas. Lucien regarde fiévreusement vers la porte d’entrée et ne suit rien des élucubrations du prof. Godot, c’est Dieu, parce que oui, Beckett est d’origine anglaise et que God, ça veut dire Dieu. Amen.

C’est un Lucien inquiet qui descend la rue des Écoles, avisant tout autour de lui si Mehdi n’est pas en train de lui faire une farce. Il devrait surgir comme un pantin, et faire peur à Lucien, je suis là, tout va bien, reprenons la vie là où nous l’avions laissée. Mais reprenons-la en mieux, en plus belle et plus sincère avec des amitiés solides et des sentiments sains. Soudain, une femme d’une cinquantaine d’années se dresse devant Lucien, tout à ses rêves de vie d’avant. Elle a les cheveux longs, poivre et sel, relevés en chignon, comme un œuf posé au dessus de sa tête. Ses yeux sont noirs et brillants, tout remplis de larmes, et sa voix est fluette, haut perchée. Son intonation quand elle interpelle Lucien lui rappelle la voix de Mehdi. Et pour cause.

– Bonjour, c’est vous Lucien Chardon ?

Lucien acquiesce, inquiet. Et si c’était la police ?

– Je suis Fatiha Langlais. La maman de Mehdi.

 

Chapitre 7 : Le sommeil

 

Tout est par terre. Tout est écroulé. Lucien sent ses jambes fondre sous lui, ses mains se liquéfier… Fatiha, petite bonne femme toute petite et toute ronde, le regarde avec les yeux vifs d’une mère qui sait sonder l’âme. Elle le prend par le bras, et l’entraîne sur un banc, tout au bord de la route. Celui-ci ne comprend pas ce qui se passe, mais se laisse faire, pantin malhabile. Les voitures sont toutes embouteillées, les unes derrière les autres, bloquées. Ça klaxonne, ça gueule, ça se tape sur les cuisses, et les têtes des conducteurs sortent des vitres. C’est pas bientôt fini, ce bordel ! Lucien ne dit rien, il est happé par l’agitation ambiante et c’est Fatiha qui rompt le silence assourdissant en annonçant :

– Mehdi est dans le coma, à l’hôpital. Il a été attaqué.

Elle laisse couler une grosse larme le long de sa joue et celle-ci rejoint toutes celles déjà versées au cours d’un week-end passé au chevet de son fils unique, brillant, secret et adorable.

Lucien rejoint Fatiha dans les larmes, il comprend tout. La lumière chez Mehdi, ce n’était pas lui, c’était sa mère venue pour le voir. Elle lui explique que ses jours ne sont plus en danger, mais qu’on ne sait pas quand il va se réveiller. Lucien se rend compte tout à coup ; personne ne peut savoir qu’il était aussi là-bas, et surtout pas la mère de Mehdi. Il se sent moche, il se sent sale. Mais rassuré aussi. Mehdi est vivant.

À l’hôpital, où Lucien a suivi Fatiha, il découvre son ami perfusé, entubé, abîmé, très mal en point. Lucien a l’impression que tout le monde sait et que personne ne lui dit rien. Le médecin est suspicieux, Fatiha le manipule, les flics vont le cueillir devant sa porte. Mais non. Rien ne se passe, personne ne sait rien encore. Lucien marche sur des œufs. Notre ami est tout chamboulé, il sait que sa vie a basculé. Désormais en zone de non retour, tout ce qu’il va faire va l’impliquer, l’inculper, le charger.

Il doit décider de son sort là, maintenant. Et s’il disait tout à Fatiha ? Et s’il crevait tous les abcès maintenant ? Il se sentirait mieux. Parce que voir son seul ami ainsi le bouleverse. Mais il pense immédiatement aux conséquences, stratège malgré sa tristesse. Les vrais coupables ont disparu et si Lucien raconte ce qui s’est passé, ce sera lui qui sera tout désigné. Point final. Il finira en prison pour la fin de ses jours : violé, volé, tabassé. Il visualise la tristesse de ses parents, leur déception, le malheur et la honte. Non, ce n’est pas possible.

Et quand Fatiha demande à Lucien ce qu’il savait, s’il était au courant de ce que Mehdi allait faire cet après midi-là, le jeune homme dit que non ; il ne sait rien, il est sous le choc. Et Lucien se découvre des dons d’acteur de série B. Il ment très bien et trompe Fatiha avec grâce. Tandis qu’il rentre chez lui, seul et apeuré, regardant partout autour de lui, aux aguets, il comprend que quelque chose se prépare, car un crime ne reste jamais impuni. C’est sa mère qui lui a toujours dit. On finit toujours par payer, d’une manière ou d’une autre.

Justine Robert a 42 ans, un boulot qu’elle adore détester, des crédits sur le dos, deux enfants qu’elle ne voit que quand ils dorment et un mari au chômage. Elle est flic et ce qu’elle a trouvé dans cet hôtel particulier du 6ème arrondissement la laisse salement perplexe.

Pas qu’elle soit particulièrement douée dans son job, ni particulièrement perspicace, mais quand il y a une embrouille, un truc bien dégueulasse, une situation triste à crever, elle le sait. Déjà, ce grand étudiant poignardé par trois fois dans le dos et cet hôtel sans vie. Rien à manger dans la cuisine, rien nul part ailleurs dans toute la maison, ni dans les lits de l’étage ou dans la salle de bain, complètement pourrie, que personne n’a vraisemblablement jamais utilisée ces cent dernières années. Elle n’arrive pas à comprendre comment ce gosse s’est retrouvé là.

Des restes de vie humaine gisent seulement dans le salon délabré du bas. Mais Justine sent qu’avant cette espèce de séance de spiritisme bizarre, ce salon n’était pas habité. Il était abandonné depuis longtemps, avant d’être ressuscité pour une mise en scène d’habitation. Mise en scène bien macabre. Seulement deux fauteuils et rien au mur, des draps plein de sang et de cendres, des mégots de cigarettes, des traces de captagon, d’alcool, du carton, des feuilles blanches éparpillées partout et une caméra. Dans celle-ci, pas de carte mémoire, rien. Une enquête qui s’annonce glauque. Une partie fine entre étudiants qui vire au désastre.

Le problème va être de retrouver ceux qui ont commis ou assisté à tout cela, parce que même s’il y a des empreintes partout, tous ces gus ne sont pas fichés. Une aiguille dans une botte de foin, quoi. Mais Justine est tenace à défaut d’avoir des intuitions. Et elle a entendu parler du meilleur ami de celui qui s’est fait poignardé. Elle doit interroger ce Lucien Chardon, il doit forcément savoir quelque chose. Que foutait donc ce Mehdi Langlais sans histoire dans un merdier pareil ?

Au-dessus d’une immense cour d’honneur, Mehdi vole. Il rêve qu’il est un sale petit pigeon parisien dégueulasse. Il passe au-dessus d’une commémoration, genre entrée au Panthéon. Le président de la République est là, il prononce un discours, Mehdi rase toutes les personnes réunies, élèves, badauds, étudiants, scientifiques. Il plane et tous ceux-là s’emmerdent ferme. Au milieu de la cour, il y a la tribune présidentielle avec les micros des journalistes, les ministres, les gens importants.

Il s’emmerdent aussi, mais savent mieux faire passer cela pour un air grave et solennel. Tout au fond, tout proche de l’entrée, en train de manger des pop-corn dans un immense saladier, Charles, Apolline et Édouard, spectateurs méprisants de cette mascarade sans intérêt. Mehdi, pigeon mal élevé, chie un truc bien laiteux dans leur saladier. Ils ne le remarquent pas, continuent à s’empiffrer et Mehdi roucoule de bonheur. Alors qu’il avise la foule réunie sous une pluie battante, il reconnaît Lucien. À mesure qu’il s’approche, son ami rétrécit.

De plus en plus. Il est devenu nain, tandis que les autres restent normaux, toujours s’ennuyant. Mehdi continue de voler pour rejoindre Lucien, mais il est balayé par les mains des uns et des autres qui ne veulent pas de ce pigeon puant près d’eux. Le pigeon tenace veut retrouver son ami qui n’est pas plus gros qu’une souris désormais. Mehdi finit par se poser juste à côté de la souris, qui se transforme en une minuscule mouche dès lors qu’il a touché le sol. La mouche essaie de s’envoler, pour éviter ce gros pigeon à l’air débonnaire, mais c’est trop tard. Le pigeon-Mehdi gobe la mouche-Lucien. La cérémonie continue, imperturbable et Mehdi reprend forme humaine.

Au chevet de Mehdi en pleine extase comateuse, Fatiha qui le contemple. Bébé endormi. Elle se souvient alors du premier jour de leur rencontre, et tous ces tubes et sondes lui rappellent sa naissance prématurée. Toute petite chose rouge écarlate, hurlante, déjà pleine de vie. Elle n’a jamais douté de lui, jamais pensé qu’il n’allait pas tenir le coup. Pourtant rien n’était gagné et elle entrait chaque jour dans sa chambre comme dans un ring pour mener un combat de titan. Surarmée d’un amour sans faille pour ce petit truc auquel personne ne croyait, sauf elle. Il fait nuit, et Fatiha, tenant la main de son garçon, s’endort d’un sommeil sans rêve.

Lucien, blotti dans un coin de son lit, grelotte. C’est l’hiver et son chauffage électrique est bien faiblard. Il se sent pauvre et seul, sans avenir, nul, pourri. Si Mehdi se réveille, que va t-il raconter ? Qu’il était là, qu’il l’a laissé partir et qu’à cause de son immobilisme coupable, les autres l’ont poignardé. Il en vient presque à espérer que Mehdi ne se réveille pas.

Et sur cette pensée qui le met hors de lui, mal à l’aise et honteux, il claque la porte de chez lui et va chercher du réconfort dans le bar d’en bas. Là, les choses sont immuables et rassurantes. David a changé de couleur de cheveux, la vieille marmonne toujours dans une langue inconnue au bataillon. On dirait du breton, ou du polonais par moment. Lucien est rassuré, un peu, quand il s’installe au comptoir. Ses mains tremblent moins et il se sent protégé par ces deux drôles de personnages. La vieille a trop bu et David essaie de lui faire comprendre qu’il est temps de rentrer, que ça y est, après trois calva, seize bières et 409 cacahuètes, elle a eu son quota et qu’elle peut aller tranquillement comater devant sa télé.

La vieille finit par se lever, et Lucien, gentleman, la raccompagne devant sa porte, juste en face. Quand il revient dans le bar, David a sorti du champagne et deux coupes. Il n’a pas l’air bien, c’est sa tournée. Les deux compères boivent alors, les yeux perdus sur l’écran qui diffuse en boucle la cérémonie d’entrée au Panthéon de deux femmes. Simplement réconfortés par la présence de l’autre, ils ne se parlent pas. Lucien finit par rentrer chez lui, après avoir aidé David à mettre les chaises sur les tables.

Au moment où il met le nez dehors, tout lui revient dans la tronche en vrac : Mehdi, les coupables dans la nature et un flic qui doit avoir déjà commencé à enquêter et qui ne va pas tarder à lui tomber dessus. Rentré chez lui, sans prendre le temps d’enlever son manteau, il se met à relire le manuscrit de l’autre funeste jour. Ça fait un début de roman pas si mal. Il attrape son ordinateur, soudain revigoré, ouvre une page word.

Et Lucien la sent monter, puissante, incontrôlable. Celle qu’il attend, celle qui est restée tapie dans l’ombre depuis tout ce temps et qu’il désirait de toutes ses forces. Celle qui donne des ailes et rend beau, héros parmi les mortels, elle est là. Lucien est fiévreux, il bouillonne et il la saisit au vol, pour ne plus la lâcher de toute la nuit. Pas de trêve, pas de stop, pas d’arrêt. Le jour se lève et Lucien est vigoureux, toujours sur elle qui se laisse dompter, emporter, caresser, léchouiller, mordiller, cravater, brûler, griffer… Elle est là, à la fois sauvage et domestiquée, affreusement belle et salement éphémère.

Trois jours ont passé.

Trois jours pendant lesquels Lucien n’est pas sorti de chez lui, n’a pas vu son téléphone sonner, est resté à taper sur son clavier à la fois fébrile et puissant, tourmenté et sûr de lui. Ce n’est que fourbu et satisfait qu’il enlève son manteau et se décide à prendre une douche, pour se laver de toutes ces nuits fiévreuses. Au sortir de la douche, trempé, à peine séché, il saisit son téléphone, fébrile, revenu à la réalité. Un texto, arrivé deux jours auparavant et venu d’un numéro qu’il ne connaît pas, le rend complètement livide.

« Bonjour Lucien. Mehdi s’est réveillé, il veut vous parler de toute urgence. Fatiha. »

 

Chapitre 8 : L’amitié

 

Hôpital Lariboisière, à l’accueil des urgences, Lucien est complètement paumé. Il n’y a pas de personnel digne de ce nom pour le renseigner, et il attend debout près du comptoir. La salle est bondée, mais personne n’a l’air très disposé à lui indiquer quoi que ce soit. Le spectacle est morbide. Un petit gosse d’à peine deux ans pleure doucement, assis par terre, sa mère au téléphone évoque avec agacement une « chute dans les escaliers ». Quand l’enfant détourne le visage, Lucien aperçoit son oreille à moitié décollée, qui saigne. Il réprime un haut le cœur et son regard divague vers une autre scène. Un jeune mec de son âge avec des tics incessants qui le secouent sue à grosse gouttes, et réclame en gueulant son « subutex », brandissant ce qui ressemble à une ordonnance. Le type de l’accueil revient et s’installe sur son siège face à Lucien.

– Votre carte vitale ! braille-t-il en articulant démesurément au cas où Lucien serait sourd ou débile.
– Heu… Je viens voir quelqu’un, en fait. Mehdi Langlais, répond notre ami en bafouillant.
– Putain ! Le con ! râle le type en se levant d’un coup.

Il court vers le centre de la pièce. Sur une civière est placé un drap duquel sort une fumée épaisse. Le type soulève le drap d’un coup et Lucien découvre un énorme grand gus d’une cinquantaine d’années, clodo de son état, qui fume une vieille roulée… Le géant vire le drap, détache la perfusion au niveau du liquide, et descend de la civière en gueulant. Il bouscule le type de l’accueil et part avec la seringue toujours plantée dans le bras, en soufflant allègrement sa fumée pile dans la figure de Lucien. Précisément Lucien. Le type de l’accueil se rassoit. Lucien s’apprête à lui répéter sa demande quand il aperçoit dehors Fatiha qui passe. Il quitte la cour des miracles avec un soulagement non feint.

La femme le conduit jusqu’à Mehdi sans un mot. Elle a l’air soulagée mais aussi suspicieuse, Mehdi a dû lui parler, Lucien en est sûr. Le trajet dure mille ans. Mille ans pendant lesquels Lucien a le temps d’imaginer son arrestation dans la chambre de Mehdi, l’humiliation dans le commissariat, et l’arrivée dans une prison miteuse, dégueulasse, encore plus triste que la salle des urgences qu’il vient de quitter.

Mehdi est couché, l’air apaisé, et regarde passionnément une émission de télé-réalité dans laquelle tout le monde déambule en slip et s’engueule à longueur de journée. Lucien fond sur lui pour le serrer dans ses bras. Mehdi, avec un air impérial, tapote l’épaule d’un Lucien en pleurs, et fait signe à sa mère de quitter la chambre. Celle-ci s’exécute de mauvaise grâce. Les deux amis se dévisagent longuement. Lucien se sent merdeux, mais il est heureux de voir Mehdi vivant. Celui-ci a l’air totalement calme et sûr de lui, comme si son coma lui avait donné l’aura, le charisme et l’assurance qui lui manquaient. Lucien est bien piteux lorsqu’il s’assoit sur la chaise que Mehdi lui désigne.

– J’ai rien dit sur toi à la flic, mec, lance t-il.
Et Lucien manque de s’évanouir.

Voilà ce que c’est l’amitié. Quelqu’un qui, sans qu’on lui ait rien demandé, sait ce qu’il faut faire. Lucien ne savait pas jusque là, ce que c’était. Il est heureux de le découvrir. Ce mec qu’il prenait pour un minable, un mec pas intéressant, un ami de deuxième choix, s’avère être le seul ami qu’il ait jamais eu. Ils se mettent d’accord. Mehdi n’a parlé et ne parlera à la police que des trois « tarés », comme il les appelle. Lucien est hors jeu, grâce à lui. C’est le cœur léger, rasséréné, qu’il quitte l’hôpital, il reviendra voir Mehdi tous les jours, c’est promis, juré craché, à la vie à la mort. Alors Lucien reprend le cours de sa vie laissée en suspens. Avec un grand soulagement, Lucien se sent à nouveau autorisé à vivre et à rêver.

Réfugié dans sa petite chambre sous les toits, il se met à relire ce qu’il avait fiévreusement écrit la veille. Ce qu’il a écrit l’inculpe totalement, car il raconte dans le détail tout ce qu’il a vu dans cet hôtel bizarre, toute la séance, toute sa lâcheté, tout ce qui s’est passé. Puis, il décrit ce qui aurait pu arriver s’il n’avait pas eu d’ami : l’arrestation, la prison, le destin brisé. Le style est brillant, vif, acéré. Heureusement et malheureusement, c’est la première fois que Lucien est fier de ce qu’il a écrit. La peur le paralyse, personne ne doit tomber là-dessus. Il ferme la page Word et range le document dans une clé USB qu’il coud dans la doublure de son imper. Il fait nuit désormais car sa lecture a duré. Lucien se rend compte qu’il n’a pas mangé depuis longtemps. Il retrouve une vieille boîte de raviolis en conserve et se met à piocher directement dedans.

Des voix résonnent au loin. Il entend son nom. CHARDON !
Il se lève et se penche à la fenêtre et ce qu’il voit en bas le glace totalement d’effroi. Ils sont là, tous les trois. Apolline, cheveux relevés, robe noire de soirée et hauts talons. Charles et Édouard en smoking noir, jumeaux maléfiques. Lucien se frotte les yeux, les rouvre mais il ne rêve pas, ils sont toujours là. Il est très haut, au sixième étage, peut être qu’il ne voit pas si bien. Ou qu’il est fatigué.

– DESCEND CHARDON !

Lucien ne sait pas quoi faire. Il a peur, mais il est excité aussi. Les trois « fantastiques », bien qu’ils aient commis l’horreur, continuent de le fasciner.

Son téléphone portable vibre, c’est Mehdi, qui a besoin de parler, de tout, de rien, de lui, de son coma et de ce rêve bizarre qu’il a fait dans lequel il était un pigeon. Lucien l’écoute, mais comme avant, Mehdi finit par le saouler. Un peu moins que d’habitude, c’est sûr, il sait ce qu’il lui doit. Lucien, qui ne quitte pas des yeux Charles, Apolline et Édouard qui fument une cigarette en bas, lutte contre une furieuse envie de les retrouver.

Quand Mehdi raccroche enfin, après avoir décrit en détail son infirmière préférée, Lucien sort de sa chambre et descend quatre à quatre les étages de son immeuble. Quand il déboule en bas, il n’y a plus personne. Les a-t-il vraiment vu ? Lucien remonte tristement dans sa chambre, se couche, et s’endort paisiblement pour la première fois depuis très longtemps.

En pleine nuit, il sursaute. Les même voix.

– CHARDON !

Lucien saute de son lit, et fonce à la fenêtre. Ils sont là, dans la même position, le nez relevé vers lui, insolents et malicieux, comme s’ils n’étaient jamais partis. Notre ami se précipite dans la rue, dégringolant les escaliers comme un beau diable.Rêvant déjà d’une confrontation avec eux, peut-être même d’une cavale jusqu’en Amérique du Sud à leurs côtés, d’une autre aventure, dans laquelle il serait brillant cette fois, forcément brillant.

Malgré ce qui s’est passé et la peur qu’il a eu, l’attraction de Dionysos est toujours vive, Lucien rêve d’un destin d’envergure et il sent que ces trois là pourraient l’y aider. Mais arrivé en bas, transpirant et fou, pas un chat dehors. Même le bar d’en face est fermé. Sur le trottoir, seules quelques corneilles noires cognent allègrement dans les sacs poubelles avec leurs becs, dans l’espoir d’y trouver des restes.

Pensant être victime d’hallucinations dues à la fatigue, Lucien oublie cet épisode et reprend sa petite vie là où il l’avait laissée. Entre cours à la fac et stage chez BFM TV, au service « vidéo amateur », le jeune homme ne voit pas le temps passer. Le monde du travail l’accueille avec des griffes acérées et une mise à l’épreuve de chaque instant. Dans ce pôle de la chaîne, les stagiaires ont un véritable poste avec des vraies responsabilités, mais sont payés comme des esclaves. Lucien est en charge de toutes les vidéos qu’ils reçoivent par la poste stockées dans des cartes mémoires. Par sécurité, les gens préfèrent envoyer ainsi leurs prises de vue, parce que par mail, ils pensent que personne ne va les regarder.

C’est un boulot de titan pour Lucien qui doit les répertorier et si elle ne sont pas sélectionnées, les renvoyer dans un délai de 8 jours à l’expéditeur. De la vidéo de chat, au reportage amateur sur la fabrication des santons de Noël dans un couvent, en passant par les images chocs d’un événement survenu quelques jours plus tôt, Lucien visionne tout.

À la fac, Mehdi est revenu. Les deux amis se passionnent pour de nouveaux romans, se découvrent de nouveaux points communs, discutent pendant des heures de filles qu’ils n’auront jamais en mangeant des sandwiches raplaplas de la Brioche dorée assis sur un banc. Ces filles insaisissables s’appellent Emma Bovary – que Lucien n’aurait jamais traitée ainsi s’il avait été Charles- ou Clélia, que Mehdi adore, presque autant que Fabrice Del Dongo.

Leur débat tourne le plus souvent autour de la comtesse de Mortsauf, pucelle ennuyeuse selon Mehdi, amoureuse passionnée pour Lucien. Esther est revenue de plus belle dans l’esprit de Lucien, il lui laisse des messages passionnés sur son répondeur même si elle ne rappelle jamais. Et Lucien est amoureux de l’amour qu’il porte à Esther, rivalisant de lyrisme et de poésie. Parfois, il déclame des haikus, d’autres fois, des poèmes en alexandrins.

Esther de son côté, les écoute avec fièvre et attend le suivant avec ardeur. Elle ne rappelle jamais cependant, se satisfaisant de cette relation saine et platonique. Cela lui fait du bien dans une vie un peu trop tourmentée, un peu trop chaotique. Devenir comédienne se fait au prix d’abdications malsaines et de renoncements violents.

Celui qu’elle a rencontré et qui gère désormais sa carrière, gère aussi toute sa vie. Tout cela, Lucien ne le sait pas. Du moins, pas encore. Esther reviendra pour son plus grand malheur… Mais en attendant, il reste à Lucien l’optimisme, la joie de vivre, le bonheur de lire des classiques et cette amitié qu’il pense sans faille.

A BFM, Lucien se découvre un cousin hipster qui se la pète et le prend pour son larbin en l’obligeant-en plus d’un travail déjà colossal- à faire ses courses, récupérer ses colis à la poste et gérer son profil « Adopte un mec »… Cette dernière occupation, qui a l’air pourtant plutôt divertissante, s’avère être d’une frustration terrible, parce que celui qui va au rendez-vous, après avoir envoyé des mails enflammés, des textos torrides et des snapchats suggestifs, ce n’est pas Lucien, bien sûr, c’est le cousin hipster.

Lucien, Cyrano de Bergerac moderne, éternel homme de l’ombre, amant littéraire et caché.
Un matin, Lucien descend de chez lui, ébouriffé et pressé, il doit passer récupérer un énième vinyle pour son cousin esclavagiste dans un relais colis avant de rejoindre son travail où il a une pile ahurissante de courriers à ouvrir. Alors qu’il s’apprête à s’engouffrer dans le métro, une femme l’arrête. C’est Justine Robert, la flic. Elle désire un complément d’enquête avant de boucler l’affaire.

Tandis qu’elle lui indique fermement de la suivre dans un café tout proche, notre Lucien se met à suer à grosse goutte…

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Constance Fischbach, scénariste