Mon père, ce trufficulteur

Journaliste, et pigiste pour Le Zéphyr, Julien se livre comme jamais sur le média des aventures humaines. Il nous raconte la passion de son père Gilles, cultivateur et grand amateur de la culture du diamant noir tant convoité : la truffe.

En vacances avec leur père, certains enfants jouent au foot (avant d’écrire des portraits de footballeurs pour le média des aventures humaines, beaucoup plus tard), se promènent ou vont au cinéma. De mon côté, mes congés avec le paternel se sont toujours résumés à deux autres activités : la chasse et la trufficulture. Je ne vais pas détailler ici mes virées matinales en Suzuki à travers le causse, traquant la gallinette cendrée. Mais plutôt me concentrer sur le diamant noir : la truffe, ce champignon qui attire tant de convoitises. Cela va faire plus de 20 ans que mon père creuse la terre à la recherche de la truffe noire du Périgord. Propriétaire d’un terrain de plus de 300 arbres, cette passion lui prend énormément de son temps.



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Travail de longue haleine

Le déclic, il l’a eu à ma naissance en 1998. Je n’ai pas d’explication. Je ne sais pas si son optimisme a émané de la naissance de son fils ou du titre de champion du monde. Peut-être qu’après le fameux doublé de Zidane en finale, le monde nous appartenant, mon père s’est senti invincible, comme tous les Français. Toujours est-il que, cette année-là, Gilles, qui a grandi dans une famille modeste des gorges du Tarn, s’est empressé d’acheter un terrain d’un demi-hectare sur lequel il a commencé à planter une centaine de chênes truffiers. C’est un travail de longue haleine qui occupe soirées et weekends (le reste du temps, mon père est employé d’une commune de Lozère où il entretient le village). C’est que la truffe a besoin d’une attention permanente et de conditions optimales pour qu’on puisse espérer un jour en récolter.

Une activité au départ pas forcément à la mode : « Je me rappelle, m’explique t-il aujourd’hui, que l’on me prenait pour un imaginaire (un affabulateur, ndlr), mais quand les gens ont vu que cela commençait à prendre, d’autres personnes se sont mises à planter. » Oui, Gilles a dû affronter de nombreuses moqueries et de réserves quant à sa plantation, mais il a déjoué tous les pronostics. 

Un brûlé autour de l’arbre

moi, il y a quelques année avec les truffes

Quand je vois mon père, je renifle ses truffes

  Dans l’imaginaire collectif, il suffit de planter un arbre et, hop, une truffe s’apprête à pousser ! Mon père rétorque volontiers, avec son accent rauque du midi, : « Bien sûr, et la marmotte, elle met le chocolat dans le papier d’alu. »

Vous l’aurez compris, cela ne se passe pas du tout comme ça. Tout d’abord pour planter, il faut un terrain, avec une terre spécifique, en général, on fait des analyses en laboratoire, pour connaître l’acidité du sol par exemple, ou le taux de calcaire. Ensuite, on plante. Mon père a veillé sur ses truffiers, comme sur moi : un peu d’eau, mais pas trop, un peu de soleil, mais pas trop. Le chêne truffier est vraiment un individu capricieux. 

Au bout d’un moment, si vous avez réussi votre travail de garderie pour jeunes chênes, un brûlé va se former autour de l’arbre, cela donne un aspect… brûlé à la terre, en forme de cercle. Cela veut dire que l’arbre va produire des truffes. D’ailleurs, mon père n’a quasiment jamais connu de chênes ne produisant pas. Mais un arbre truffier, malgré tout l’attention donnée, peut ne jamais produire ; c’est rare mais ça existe. En général, un chêne truffier met entre 10 et 15 ans à produire.

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Mon père, c’est Jean de Florette

Les premières récoltes de Gilles ont été concluantes. Ce n’est pas pour autant qu’il s’est reposé sur ses lauriers. Vous l’avez compris, la trufficulture consiste à ne jamais cesser de préparer l’avenir. C’est pourquoi, en 2015, mon père s’est empressé d’acquérir un nouveau terrain d’un demi-hectare. Il possède ainsi désormais une plantation d’un hectare avec plus de 300 chênes truffiers : des chênes verts, pubescents et turcs. 

Cette passion rythme son année. Au printemps, la taille des arbres, en été l’arrosage (en général, 100 litres d’eau par arbre). Mon père, c’est un peu Jean de Florette. Il a besoin d’une source, qu’il n’a pas. Pas pour ses œillets, mais pour ses truffes. Chaque été, une fois mon travail saisonnier fini, je l’accompagne dans ce balai qu’est l’arrosage estival, en allant chercher l’eau à deux kilomètres en tracteur avec deux cuves de 1 000 litres. À cet arrosage est combiné le travail du sol ; il faut s’assurer qu’il est en bonne santé et qu’il est bien aéré.



« Il ne faut pas croire que l’on raconte à la télé« 

En septembre vient le moment des nouvelles plantations. Au début de l’hiver le temps de la mise en place de voile de protection contre le gel. Ces moments font partie de mes pires souvenirs d’enfance. Je me souviens avoir dû découper des dizaines et des dizaines de kilomètres de bandes de voile. Tout cela pour récolter à partir de fin novembre jusqu’à février de l’année suivante. 

La trufficulture reste un bon complément de revenu, mais c’est surtout une passion pour le peu de résultats obtenus, comparé à l’investissement physique et financier que demande une truffière.

« Il ne faut pas croire ce que l’on raconte à la télévision. Les coursiers qui achètent pour revendre se font de l’argent sur notre dos, un baissant un maximum nos prix, c’est le même problème que dans le monde agricole. »

Des omelettes aux truffes

Loin de cet enchantement médiatique, et des marronniers de fin d’année des JT dans lesquels, chaque année, Jean-Pierre Pernaut nous parle de truffes à 1 200 €/kg pour le réveillon, mon père, comme beaucoup de ses collègues aveyronnais ou lozériens, peine à vendre ses champignons entre 500 et 700 € le kilo aux marchés truffiers de la région : « C’est un petit peu la même histoire que l’agriculteur qui va vendre ses pommes de terres à 20 centimes, et la grande distribution qui va les vendre à 1 €/kg. »

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En 2010, Gilles adhère à deux syndicats, l’asso des trufficulteurs aveyronnais et ceux de la Lozère afin d’écouler ses truffes au célèbre marché de Lalbenque, dans le Lot. Cela fonctionne comme une coopérative vendant les truffes de producteurs. Au marché, donc, mais aussi à des grossistes.

Membre actif et assidu, mon père participe à toutes les réunions, prend connaissance des avancées scientifiques et des techniques concernant la trufficulture. On a peut-être l’impression que lors des réunions ils débattent sur la fission des atomes, mais la truffe intrigue, et des scientifiques continuent de travailler étroitement avec les cultivateurs pour comprendre le fonctionnement de ce champignon.  Ce sont des réunions qui ressemblent à des séances de cours de SVT. Si vous, les curieux, voulez y assister, un conseil : prenez un café avant.

Des mouches et des chiens à la rescousse

Pas peu fier, Gilles est aussi membre de l’organisation depuis des années de la Fête de la Comprégnac en Aveyron. Tout se ce qui lui a conféré notamment le privilège de préparer des omelettes aux truffes avec le chef étoilé Michel Bras – il ressort la photo dès qu’il en à l’occasion. Il collabore également avec le Biterrois étoilé Pierre Augé.

Avec, en tête, cette concurrence venue d’Espagne : « Les Espagnols sont arrivés forts sur le marché, souligne Gilles, ils séduisent énormément de Français, mais les chefs comme les connaisseurs savent que leurs truffes sont de moins bonne qualité, c’est de la culture de masse, là-bas, comme les fraises. »

truffes du sud

Avec un cours de la truffe de plus en plus bas, Gilles a choisi désormais de s’implanter sur le marché parisien et aimerait trouver des clients dans la capitale. Et, pour augmenter son rendement, il a pris… un chien. Cet animal de compagnie remplace… la mouche. L’insecte brun se pose en général au-dessus de la truffe, sur le sol, pour y pondre, indiquant l’endroit où creuser pour dégoter le diamant noir. Ce don de trouver les truffes nous confère comme un statut de mage. « Ah bon, tu arrives à les trouver comme ça, toi?! » J’ai moi-même longtemps hésité à mentionner ce talent hérité de mon père sur mon CV. 

Cette époque sera donc révolue, avec Peña qui prépare la saison à venir, comme sa mère. Elle a tout d’une grande, sa grand-mère ayant été championne de France de cavage (action de creuser pour chercher la truffe). Elle ne se repose pas sur ses lauriers. Son entraînement quotidien consiste à trouver une truffe (décongelée) ou un coton imbibé de Canitruffe, une huile parfumée à la truffe, dans une capsule. Toujours au taquet. / Julien Panafieu