Avant l’élection présidentielle de 2017, Le Zéphyr est allé à la rencontre d’un jeune militant d’extrême gauche. En 2012, alors au Nouveau parti anticapitaliste, il défendait la candidature de Philippe Poutou et participait à la récolte des parrainages d’élus, une opération indispensable pour se présenter. Ce n’est plus le cas en 2017. Son organisation Alternative libertaire, – il y est depuis deux ans – ne participe pas à l’élection. « Cela ne sert à rien », selon Stéphane. Il nous explique pourquoi et nous parle de son engagement.

À Nanterre, les étudiants circulent sans forcément prêter attention aux affiches politiques, scotchées ici ou là ; c’est qu’il y en a de nombreuses dans le bâtiment D réservé aux cours de sociologie ou d’histoire, entre autres. Pourtant, ce jour là, difficile de louper le papier accroché sur une machine à boissons chaudes, à deux pas des amphithéâtres.


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Le message a été inscrit en grands caractères manuscrits. L’auteur de ces quelques mots propose un café « à prix libre » à trois mètres de là. Il suffit de se retourner pour apercevoir un gars, une fille. Debout, ils attendent les amateurs de petits noirs. Ils ont accroché une affiche, me permettant de connaître leur intention et leur motivation. Adhérents à l’organisation politique Alternative libertaire, ils soutiennent les kurdes syriens en lutte contre Daesh et Bachar el-Assad.

Enfant du 21 avril 2002

Quelques personnes s’arrêtent devant eux, lâchent quelques pièces et attendent leur gobelet fumant de café. « Vous savez pourquoi on est là ? » Tout en faisant couler un expresso, Stéphane, 23 ans, explique que son mouvement « révolutionnaire et internationaliste », milite pour « l’autodétermination des peuples ». Lui et son acolyte récoltent de l’argent, dont la somme sera envoyée au bataillon international de libération, une brigade militaire internationale qui se bat « au côté des Kurdes, opprimés par le gouvernement syrien de Bachar, histoire de financer des pansements ».

Une semaine plus tard, alors que je le retrouve dans un café parisien, rempli d’amateurs de courses hippiques, Stéphane me confie avoir récolté en trois jours 120 euros. Une opération que lui et « ses camarades« , comme il dit, avaient déjà effectuée l’an dernier durant laquelle ils avaient gagné 300 euros. « Pas trop mal », souffle mon intervenant.

Ce combat, Stéphane le mène de front en préparant le Capes de sciences économiques et sociales. Mais son véritable adversaire, à l’inverse des Kurdes, n’a pas de visage, et ne se présente pas aux élections. Son ennemi, c’est le capitalisme. Et Stéphane de me citer le manifeste de sa formation qu’il côtoie depuis deux ans.

« Le capitalisme s’est construit à l’échelle mondiale. Une stratégie de lutte de classe serait donc impensable si elle se limitait à un seul pays. Les enjeux sont internationaux« . CQFD. Lui, d’obédience marxiste, me parle des riches et des pauvres, opposent les bourgeois et les prolétaires, me renvoyant à mes chers cours de sociologie. Stéphane ne cherche pas trop les mots, il semble rôdé, il parle vite, et bien.

Stéphane n’ira pas voter

C’est que son engagement, il le mûrit depuis longtemps. Quant à son premier souvenir politique, il remonte à encore plus loin, au 21 avril 2002. « Même si j’avais 9 ans, cette soirée m’a marqué. Mes parents étaient choqués… » Et c’est lors d’une manif contre la réforme des retraite de Woerth que tout a commencé.

En 2010, il descend dans la rue, croise des adhérents anticapitalistes, récupère un flyer du NPA, puis finit par adhérer au parti d’Olivier Besancenot. La droite, la gauche de gouvernement, trop peu pour lui : « J’ai des opinions politiques tranchées. »

Stéphane se sent d’extrême gauche ? « Je ne me présente jamais de cette manière, mais si on me demande si je le suis, je réponds que oui. » Stéphane milite par exemple pour l’abolition du capital. De manière systématique ? « C’est pénible qu’une personne hérite d’un appartement dans le 5e arrondissement parisien pour le louer… Injuste pour les autres« , répond le jeune homme.

Quand les RG menacent…

Voilà, il rêve d’une société plus désirable, une société sans inégalité. Il se dit féministe, aussi – « Ma mère est informaticienne et, malgré un haut niveau d’études, elle gagne peu d’argent. » Il quitte le parti de Philippe Poutou en 2015 en raison d’un désaccord au sujet de l’intervention syndicale à la fac. Stéphane reconnaît en outre avoir évolué idéologiquement. Tant, au début, il militait pour un État centralisateur, tant à partir de 2015 il finit par privilégier un système plus fédéraliste.

Au-delà de cette nuance, il est toujours proche idéologiquement du mouvement de la gauche de la gauche. Stéphane raconte volontiers ses années de jeune militant aux côté de cette formation anticapitaliste. Notamment au lycée de Coulommiers, où l’élève en terminale avait rencontré de nombreux soucis avec la direction, qui ne lui avait jamais accordé le droit d’organiser de réunion publique dans l’établissement. Le proviseur ne tolérait pas non plus qu’il distribue des tracts sur le trottoir devant l’établissement, un espace appartenant au lycée. Cette histoire, Rue 89 l’a racontée à l’époque, ajoutant que les RG lui avaient rendu visite dans le bureau du proviseur. Des pratiques qui avaient fait bondir aussi le parti, qui le soutenait

Mais qui ne l’ont pas, pour autant, empêché de poursuivre la lutte. Cette fois, dans le Sud, « au soleil, loin des parents », à Nîmes. Il y a passé une année en classe préparatoire aux études supérieures et, sur place, il a monté un comité de jeunes du NPA. Les souvenirs remontent…

« À ce moment-là, je n’avais pas de vie sociale, rigole-t-il. Je bossais, puis organisait le mouvement. » Réunion pour rédiger les tracts, distribution… Et ça marchait ! Stéphane, qui dispatchait les rôles de chacun, raconte avoir rencontré un certain succès.

« En un an, on est passé de deux à 12 militants. » Fierté non masquée. Oui, les souvenirs sont positifs. Or, ce qu’il a le plus retenu est ailleurs. Le plus original – ou le plus rude, c’est selon -, c’était de prendre la route de son département de Seine-et-Marne et de partir à la chasse aux 500 parrainages pour le candidat à la présidentielle de 2012, Philippe Poutou.

La traque des 500 signatures

 

« Des camarades étaient venus de Paris et on était allé frapper à la porte des maires, tant à la mairie qu’à leur domicile. On suivait l’itinéraire du parti, qui nous avait dit que tel ou tel maire avait donné une signature telle année. » En deux samedis, Stéphane glisse avoir récolté un parrainage… Oui, l’exercice n’est pas si simple.

« Parfois, les secrétaires disaient : « N’essayez pas, il vous donnera pas la signature, il vous déteste. » Oui, certains nous ont envoyé chier royalement. J’ai même entendu dire qu’un élu en France avait sorti une carabine… Beaucoup sont quand même sympathiques et offrent le café… D’autres, encore, nous expliquaient avoir déjà promis une signature pour un autre élu, mais restaient avec nous pour parler pendant une heure de la situation des agriculteurs, puisque c’était la profession de certains édiles. Et il se trouve que nous étions d’accords sur certains points. »

L’expérience, il la juge très intéressante, mais n’a pas recommencé cette année. Le NPA présente le même candidat, et celui-ci galère à récolter des soutiens d’élus. Mais ce n’est plus le candidat de Stéphane, militant depuis deux ans d’Alternative libertaire. Et, d’après cette formation, participer à ce scrutin est « une perte de temps ». « Un parti qui se présente doit choisir une ligne, un candidat, c’est long, et au final, à quoi ça sert, sinon à obtenir 2 % au scrutin ? » Le bon score d’Olivier Besancenot en 2002 ne l’a pas marqué, il avait moins de 10 ans… Cela sert à être médiatisé le temps d’une campagne et se faire connaître ?

Cela permet de convaincre des indécis ? Stéphane fait « non » de la tête : « Les gens savent déjà pour qui ils votent avant la campagne et ceux qui ne savent pas ne vont pas rendre aux urnes« , croit-il savoir. Pour lui, se présenter… ne présente ainsi aucun intérêt et, en plus, « cela légitime le régime » auquel l’anarchiste convaincu ne croit pas.  Son parti, qui rejette l’idée d’État, se bat contre le capitalisme et rêve d’une société autogestionnaire, c’est-à-dire organisé par les citoyens de manière collective, n’a jamais participé à une élection.

Justement, Stéphane ne veut pas se rendre aux urnes, en avril. Poutou n’aura pas sa voix ; l’ex-adhérent au NPA préfère se concentrer sur sa formation actuelle – convaincre le plus de monde de la rejoindre, augmenter le nombre d’adhérents – aujourd’hui, Alternative libertaire regroupe 350 personnes, en France. Objectif : luttes sociales.

À Nanterre, notamment. Stéphane y bataille contre la sélection des masters qu’il trouve « scandaleuse ». S’insurge pour défendre Antonin Bernanos, un étudiant de Nanterre en détention provisoire. Il est accusé d’avoir brûlé, en mai dernier, une voiture de police à Paris, en marge d’une manifestation contre les violences des forces de l’ordre (celui-ci s’est d’ailleurs exprimé sur le site Prison insider, et le témoignage a été repris par Basta). Stéphane ne croit pas en sa culpabilité ; « il n’y a pas de preuve »… En colère il est, en colère il restera… / Philippe Lesaffre