1998. Angela Merkel, pourtant encore fidèle à l’atome, se paye les patrons du nucléaire. Retour sur l’un des premiers faits d’arme de sa carrière politique.


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« J’ai été ministre de l’Environnement, c’était une période passionnante. Au sein de la CDU, je me suis battue pour que nous ne parlions pas seulement de l’économie sociale de marché dans notre programme, mais aussi d’économie écologique de marché. Ce qui m’importe, c’est de donner une forme humaine à la mondialisation. C’est aussi le développement durable, donc l’équité entre les générations, des finances viables et l’utilisation durable des ressources. C’est à cela que j’ai toujours travaillé. »

La personne qui s’exprime – en août 2017 -, exerce le pouvoir depuis douze ans et s’apprête à le garder encore quatre ans, si tout va bien. Jamais chef de gouvernement n’aura alors autant tenu les rênes de l’Allemagne au niveau fédéral depuis la Seconde Guerre mondiale. Personne, excepté Helmut Kohl, chancelier de 1982 à 1998 et chantre de la réunification deux Allemagnes. Lui a justement lancé sa carrière au début des années 90. En 1994, il nomme Angela Merkel ministre de l’Environnement de la protection de la nature et de la sécurité nucléaire.

Helmut Kohl la surnommait "petite fille", Merkel

Helmut Kohl la surnommait « petite fille »

« À sa place » dans le monde de la radioactivité

C’est une surprise pour celle qui, jusqu’à présent, était la discrète secrétaire d’État aux Droits des femmes, et avait, auparavant, porté la parole du premier gouvernement de la RDA élu démocratiquement. Ce « premier job » avait duré quelques mois, le temps de fusionner l’Allemagne de l’Est et l’Allemagne de l’Ouest. « Das Mädchen » (la petite fille), moquée pour ses tenues vestimentaires, « un peu hippie, un peu démodée » (selon les mots de Marion Van Renteghem, auteure d’Angela Merkel, l’ovni politique) sert alors de caution : une jeune femme (encore rare à l’époque) et, qui plus est, originaire de l’est (des Ossies en politique, on n’en voit encore peu dans les années 90).

Mais ce n’est pas lors de ces deux expériences qu’elle commence à se faire un nom. C’est bien au ministère de l’Environnement qu’elle va laisser une première trace. Elle s’y sent d’ailleurs « plus à l’aise » qu’ailleurs, écrit Andreas Rinke dans Le vocabulaire de Merkel. « En tant que physicienne (de formation, ndlr), elle (trouve qu’elle est) à sa place dans le monde de la radioactivité et des chiffres. » À cette date, c’est une ministre pro-nucléaire qui conduit le ministère, mais, bien que fidèle aux centrales nucléaires, elle se fait remarquer, en mai 1998, en allumant les industriels de l’atome, lors du « scandale des castors » – un terme, provenant de l’anglais Cask for storage and transport of radioactive material. 

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Un convoi de déchets nucléaires

Et Voynet hurla

L’ambiance est alors électrique et le gouvernement de Helmut Kohl sous le feu des critiques. La faute aux convois de déchets radioactifs allemands qui sont partis vers les usines de la Cogema, l’entreprise française de traitement et de recyclage des combustibles usés de La Hague, dans la Manche. À leur arrivée en France, les autorités françaises détectent, sur un tiers des transports allemands, des taux de radiation bien supérieurs aux normes en vigueur.

À l’origine de cette glaçante découverte, la ministre écologiste Dominique Voynet, qui assumera, plus tard, ses liens d’amitié avec Angela Merkel. Peu de temps après sa nomination au gouvernement de Lionel Jospin, la ministre de l’Environnement avait décidé de contrôler les conteneurs d’uranium qui arrivent à Cogema, la filiale d’Areva – aujourd’hui nommée Areva NC. « La ministre (en avait fait la demande) à la direction de la sûreté des installations nucléaires (DSIN), normalement seulement chargée du contrôle des centrales françaises. » Et c’est la DSIN qui a donc lâché le morceau en avril 1998, aux ministères de l’Environnement français, puis allemand.


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« Dupée »

C’est le début d’une tempête au sommet de la chancellerie. Angela Merkel, elle, assure ne pas avoir été mise au courant. Mensonge ou pas, on n’a jamais pu prouver qu’elle n’avait rien su. Néanmoins, l’information sur les transports fâche la ministre qui s’en prend en premier lieu aux Français. D’après elle, ils n’auraient pas dû cacher la nouvelle si longtemps. Mais la future Mutti des Allemands vise surtout les acteurs (et les patrons) du nucléaire.

Selon l’exécutif fédéral, ces derniers n’ont rien ignoré – et ce, « depuis plus de dix ans », précise le très sérieux Spiegel. Dans son ouvrage, Florence Autret écrit que NTL, la filiale allemande de la Cogema, chargée du transport jusqu’au site à La Hague en France, « disposait (des) données » controversées, mais qu’elle ne les avaient pas transmises aux autorités allemandes.

Angela Merkel affirme s’être sentie « dupée », et fait rapidement preuve d’autorité en suspendant les transports, fortement contestés par des manifestants écolos. Le 27 mai 1998, au Bundestag, la future chancelière, dans un discours virulent, affirme que toute cette affaire à conduit à « une profonde perte de confiance au sein de la population en l’énergie de l’atome ». Les responsables des centrales nucléaires, poursuit-elle, auraient dû «informer les autorités » du dépassement du taux de radioactivité. Au Spiegel, la ministre, sévère, poursuit que la « transparence a été négligée » et que « cela doit être absolument évité dans le futur ».

Ces cachotteries ont aussi agacé les forces de l’ordre, censées protéger les trains contaminés des opposants antinucléaires, qui manifestent régulièrement près des convois. « Ce n’est pas possible  ! », réagit Uwe Kossel au Spiegel. Abasourdi, le flic et… futur élu SPD au Parlement du Land de Hambourg (entre 2012 et 2015), parle, à l’époque, de « scandale ». « De l’argent a été gagné grâce à de l’énergie criminelle !», lance celui qui craint pour sa santé. Or, selon le journaliste Baudoin Bollaert, auteur de la biographie Angela Merkel, les micro-fuites n’étaient pas dangereuses : « L’irradiation est minime et ne fait courir aucun risque au personnel », glisse-t-il.

la chancellerie et le drapeau allemand

« Pas une bonniche »

Les Verts et le SPD, qui s’associeront dans le prochain gouvernement (fédéral) de Gerhard Schröder entre 1998 et 2005 exigent que la ministre Merkel démissionne, au motif qu’elle serait du côté des lobbyistes pro-nucléaires. Défendue par Helmut Kohl, qui dit qu’elle n’est pas « la bonniche des industriels », Angela Merkel balaye les attaques et se concentre sur le fond de l’affaire : pour que cela ne se reproduise pas, et afin de surveiller les transports, elle exige la mise en place de mesures drastiques.

Pour cela, elle lance une enquête pour comprendre l’origine de ces dépassements de radioactivité… et confirmer ce qu’on lui avait expliqué lors d’une réunion avec les dirigeants des grands producteurs d’électricité. À savoir que les transports sont partis « propres » d’Allemagne et sont arrivés « contaminés » en raison d’un « phénomène physique, une sorte de transpiration de la radioactivité », précise, dans son ouvrage, Florence Autret, ajoutant que les « patrons eux-mêmes ont assuré » ne pas avoir été informés de ce phénomène. Les résultats des investigations démontrent, qu’en effet, la radioactivité se ressentait côté français, et pas côté allemand.

Les industriels lui demandent donc de faire repartir les transports de déchets. Mais Angela Merkel refuse et temporise. Elle veut éviter toute polémique. D’autant qu’à ce moment-là, on approche des élections législatives, qui doivent se tenir quatre mois plus tard. Elle, qui espère être réélue députée, refuse donc d’agir en toute hâte. Elle attend, joue la montre, et finira par, stratégiquement, ne rien faire. Finalement, son successeur du parti des Grünen, Jürgen Trittin, peut la remercier, conclut Florence Autret : le ministre de Gerhard Schröder accepte de lever la suspension des transports pour, en échange, obtenir des entreprises électriques la fin progressive du nucléaire en Allemagne : l’accord sur la fin de l’atome est signé en 2001.

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Un accord qui sera finalement retardé par… Angela Merkel, qui repoussera l’échéance et prolongera la durée d’exploitation des centrales (à l’origine d’un tiers de l’électricité outre-Rhin). Nous sommes en 2010, soit un an avant l’accident de Fukushima, qui au final incitera Mutti à… revenir sur sa décision et à stopper toute activité nucléaire d’ici 2022. Du va-et-vient, et du Merkel tout craché ! / Philippe Lesaffre