Sandra, femme battue et évadée d’une prison intérieure


L’histoire de Sandra, 28 ans, est affreusement banale. La jeune femme a subi comme tant d’autres les assauts et la violence d’un homme qu’elle aimait. Une double trahison qui a failli lui coûter la vie.





En 2019, 149 femmes ont succombé sous les coups d’un homme qui pensait avoir un droit de propriété sur leur existence. 149 femmes ont perdu la vie, dans leur cuisine, leur salle de bain, leur chambre, leur salon… Des femmes de tous les horizons, de toutes les conditions, de toutes les confessions. Mais des femmes qui étaient liées par une même trajectoire, déterminée par le sentiment d’impunité et la violence de leurs bourreaux.

Une trajectoire dont Sandra, 28 ans, a réussi à s’extraire il y a quelques mois. Niçoise d’origine, elle s’est installée en février 2017 avec Baptiste dans la banlieue de Lyon. « Au départ, j’avançais avec la certitude, forcément, que c’était le bon et que nos chemins ne se sépareraient jamais », assure-telle. Pourtant, en dix-huit mois à peine, la situation s’est rapidement dégradée.

Le jeune homme, commercial dans une « grande boîte informatique », a changé de comportement. De ses sautes d’humeur, il est passé aux disputes, puis aux brimades… pour en arriver aux mains. « Quand les premiers coups sont portés, on ne comprend pas ce qui se passe. On se demande si on est fautive de quelque chose. Moi la première, quand je découvrais les histoires de femmes battues, je me disais qu’elles auraient dû fuir depuis longtemps. Mais ce n’est pas si simple. Ça ne l’est jamais. »

Sandra n’a pas fait d’études, ce qu’elle regrette aujourd’hui, selon ses dires. Elle a enchaîné les petits boulots en tant qu’assistante de vie chez des particuliers, un peu de ménage, quelques missions d’intérim. Mais rien qui lui permettrait de s’épanouir et d’ouvrir ses horizons. La jeune femme a donc « tout naturellement » suivi son bien aimé lorsque celui-ci s’est vu proposer un poste intéressant dans le Rhône.

Dans les affaires de violences conjugales, la promiscuité et l’isolement tiennent lieu de facteur aggravant. « Quand ça commence, on se fige dans le silence. C’est une réaction naturelle, animale même. On n’y peut rien. Et la solitude n’y change rien. » L’histoire de Sandra ne diffère pas beaucoup de milliers d’autres.

Enchaîner des missions d’un jour ou deux, attendre qu’un autre recruteur fasse signe… Impossible de créer des liens, de se découvrir des amitiés et se confier. L’enferment se fait, ici, au grand jour, à la vue de tous. Et dans les grandes métropoles comme dans les petites bourgades, les regards glissent sur le malheur des infortunées. « Quand on sort avec un coquard ou un pansement, les gens tournent la tête et font semblant de ne rien voir. Comme s’ils savaient, dès qu’on entre dans une boulangerie ou un magasin, ce qu’on vit », assure-t-elle.

Les assauts de Baptiste

Pendant plusieurs mois, Sandra a subi les assauts de colère de Baptiste. Au départ, elle accueillait ses sautes d’humeur avec bienveillance. Peut-être avait-il perdu un contrat important. Et cette pression sur ses épaules de commercial… Elle le comprenait presque et s’inventait des fautes forcément impardonnables dans sa manière de « tenir le foyer ».

« On est parfois très conne quand les choses commencent à mal tourner. On cherche des explications, des choses qui rendent l’histoire crédible. Tout sauf le fait que mon mec peut être un salaud violent. C’est peut-être l’amour qui m’a empêché d’entrevoir cette possibilité. »

Au printemps 2018, la situation s’est encore dégradée. Baptiste était de plus en plus nerveux à la maison, tandis qu’il présentait volontiers une mine affable dans la sphère publique. Une sphère dont il tenait Sandra éloignée le plus possible. Aux insultes se sont rapidement mêlées des menaces. Des menaces de toutes natures. Il profitait du moindre prétexte pour exploser et tout envoyer voler dans l’appartement. Tables renversées, portes claquées, assiettes brisées contre les murs… De quoi ameuter tout un quartier.


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Mais personne n’est jamais venu voir ce qu’il se passait. Et, à chaque fois, la même conclusion : Baptiste revenait en pleurant, brandissant son stress et ses conditions de vie. « J’ai eu la faiblesse de lui pardonner à chaque fois, tant je pensais être fautive d’une certaine manière. C’était de l’aveuglement pur et dur. »

Cet aveuglement dont Sandra parle volontiers a bien failli lui coûter la vie. En novembre 2018, alors qu’il était rentré tard et en état d’ivresse, Baptiste a attaqué sa compagne en prétextant de ne pas trouver un repas chaud à son arrivée. Il était 23h30 et Sandra était couchée. Il l’a relevée en la traînant par les cheveux jusqu’à la kitchenette, l’obligeant à la suivre dans des cris de douleur.

N’écoutant plus rien, il s’est mis à la frapper au visage et dans le ventre, multipliant les coups de poings et de pieds. Prostrée au sol, Sandra a pensé mourir ce soir-là. Mourir seule, alors qu’à quelques mètres de là, des gens auraient pu venir l’aider ou, au moins, prévenir la police.

Quelques minutes plus tard, elle s’est finalement relevée. Elle était restée là, la face contre le carrelage, entourée de débris éparses. Et une fois debout, le dernier coup est venu par surprise. « Autant, le déroulement de la crise est un peu flou dans mon esprit, autant je me souviens parfaitement de ce coup-là. Il était assis dans le canapé, à quelques mètres de moi, pour regarder la télé. Quand s’est aperçu que j’étais de nouveau sur pieds, il s’est relevé d’un bond... »

En deux secondes à peine, Baptiste était face à elle et lui assénait un violent coup de tête. Sandra, assommée par l’impact, ne se réveillerait que plusieurs heures plus tard.

« Il va finir par vous tuer »

Le visage tuméfié, elle a finalement trouvé la force de se rendre à l’hôpital le plus proche. Sa tête enflée bourdonnait et l’oppressait d’une douleur lancinante. Verdict clair et net : fracture de l’orbite gauche et du nez, plaies au visage. Malgré les conseils insistants des médecins qui se doutaient du scénario pour en avoir vu passer bien d’autres, Sandra a prétexté un accident domestique. Une explication bien peu crédible pour ses interlocuteurs qui ne cessaient d’affluer vers elle pour panser une blessure, prendre sa tension et s’assurer que les ecchymose ne prenaient pas plus d’expansion.

Mais au moment de ses déclarations, rien ne permet aux personnels hospitaliers de transmettre un signalement à la police sans le consentement de leur patiente. Une disposition toute récente voulue par le gouvernement permet désormais aux médecins de s’affranchir de cette limite.

« Si vous ne faites rien, il va finir par vous tuer », lui a lâché une infirmière avant de la laisser signer la décharge de sortie. Cette phrase, Sandra ne l’oubliera jamais. Elle savait que c’était vrai, qu’un jour ou l’autre, un coup tomberait plus fort et qu’elle ne s’en relèverait pas. « C’était hors de question. J’ai passé des jours et des nuits à me regarder dans le miroir, à constater ce que j’avais subi, à contempler les points de suture. C’était trop. J’ai décidé de partir. »

Un matin de décembre, Sandra s’est levée comme elle le faisait chaque jour et a quitté l’appartement avant Baptiste. Prétextant un rendez-vous dans les locaux de son agence d’intérim, elle n’est jamais revenue. Abandonnant ses affaires personnelles entre les quatre murs qui avaient si bien dissimulé son malheur, elle a pris un billet de train, direction « la région parisienne ». L’idée était de se réfugier chez une vieille copine pour reprendre son souffle et parer au plus pressé. Baptiste ne devait jamais la retrouver. Sinon, elle en était persuadé, il la tuerait.

En janvier 2020, lorsque Sandra accepte de répondre aux questions du Zéphyr, elle est encore méfiante. Comme si l’ombre de Baptiste planait toujours au-dessus de son épaule. Insistant pour que l’on ne soit pas trop précis sur les détails et les circonstances, que l’on protège son amie en ne divulguant ni son nom ni son adresse, elle continue de brouiller les pistes derrière elle.

Comme une fugitive partie dans une fuite en avant. Mais la charge de la culpabilité, comme l’oppression, ne devrait pas peser sur son esprit. Elle n’a jamais repris contact avec son ancien concubin. « Tant qu’il ignore où je suis, je suis tranquille. Mais s’il réapparaît, je devrai partir de nouveau. Vers où ? Je ne sais pas. »

Comme Sandra, des milliers de femmes doivent affronter les attaques d’un conjoint violent. Et si la jeune Niçoise a finalement trouvé la force de s’extraire de l’emprise mortifère de Baptiste, toutes n’y parviennent pas.

Au moment où nous écrivons ces lignes, une douzaine de femmes ont perdu la vie sous les coups de leur compagnon. Douze femmes, pour le seul mois de janvier. /Jérémy Felkowski