Depuis le début de l’année, près de vingt féminicides ont déjà eu lieu en France. Et une femme sur 10 est victime de violences conjugales. Comment lutter contre ce fléau ? Le Zéphyr a interrogé l’avocate Marie-Charlotte Lunay, à l’origine de la plateforme Safe Wife.


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Depuis #MeToo, « il s’est passé quelque chose en France. La parole des femmes s’est libérée, et c’est tant mieux », glisse l’avocate Marie-Charlotte Lunay. Elles osent s’exprimer davantage sur ce qu’elles ont vécu, parfois pendant des années, dans l’ombre. « Il est vrai qu’elles ont sans doute peur de témoigner, mais n’ont pas envie de mourir non plus. »

Car les coups portés par le conjoint, le mari, le petit ami tuent… Selon le collectif #Noustoutes, 113 féminicides (par leur conjoints ou anciens compagnons) ont été recensés en France en 2021, 102, l’année d’avant. Et depuis janvier 2022, Libération, avec d’autres critères, a d’ores et déjà répertorié 18 “meurtres conjugaux”… Des chiffres glaçants. Qui laisse en tout cas Marie-Charlotte Lunay sans voix. « Ces féminicides, il faut les éradiquer au plus vite, d’ici cinq ans… »

Encore un parcours du combattant

Elle le reconnaît. En sept ans d’exercice, l’avocate, spécialisée dans la défense des femmes victimes de violences conjugales, a observé une « évolution ou une réaction plutôt positive » du système judiciaire face à l’ampleur du problème. « Soyons honnête, les procureurs n’ont plus le même discours qu’il y a cinq ans. On le voit dans les réquisitoires, cela évolue dans le bon sens. Par exemple, les faits de violences psychologiques n’étaient pas considérés, maintenant, c’est mieux, témoigne-t-elle. Les générations sont plus jeunes, mieux formées. » Et, ainsi, « les procédures judiciaires sont plus nombreuses qu’auparavant, c’est indéniable ».

Pour autant, le chemin est encore long, très long. Et porter plainte reste encore le parcours du combattant pour de nombreuses personnes, on le sait. Rappelons ce chiffre macabre. Insultes, coups physiques, phénomènes d’emprise psychologique, relation toxique… On estime qu’une femme sur 10 demeure victime de violences conjugales en France. Pire : 80% d’entre elles se taisent, et continuent de subir, sans avoir la force ou la capacité de s’en sortir.

« Elles mettent longtemps à prendre conscience de ce qu’elles subissent »

Alors, Marie-Charlotte Lunay essaye de leur tendre la main. Pendant le premier confinement, l’avocate a mis en place la plateforme digitale Safe Wife, imaginé « un accompagnement numérique et humain » visant à épauler toutes ces personnes, sans qu’elles aient à sortir de leur domicile, dans un premier temps. C’est que « toutes les semaines, nous dit-elle, des femmes me confiaient leur souffrance. Elles mettent vraiment longtemps à prendre conscience de ce qu’elles endurent, et donc à réagir. »

Marie-Charlotte Lunay entend s’adresser ainsi aux femmes qui démarrent cette capitale prise de conscience. Les femmes de tout âge qui « savent que quelque chose ne va pas », mais qui n’arrivent pas encore à bouger, en raison du déni. Des personnes qui « doutent et cherchent des réponses ».

C’est là qu’intervient Safe Wife : l’outil est là pour aider les femmes à comprendre ce qui leur arrive, mettre des mots sur leurs maux. Expliquer ce que les violences peuvent recouvrir, d’où elles peuvent venir. Tenter, en outre, de décrypter pourquoi elles n’arrivent pas à s’en sortir, déchiffrer les points de blocage. Comprendre… puis décider. « Les victimes culpabilisent, ressentent la honte, alors qu’elles sont victimes. » Pas une mince affaire : « Personne n’a envie que l’étiquette de victime colle à sa peau. » Surtout : victime… de son conjoint, qui peut d’ailleurs agir dans le plus grand secret, dans un huis clos conjugal, à l’abri des regards. « C’est dur d’affronter cela, on se demande si on va nous croire. Et c’est un échec aussi, poursuit-elle, c’est l’échec d’une relation. » Voilà autant d’éléments qui empêchent les femmes de se relever, autant de barrières à contourner pour avancer. Et agir.

Système de marrainage

« Dans le programme, on essaye d’expliquer pourquoi il faut déposer plainte, comment elles peuvent y parvenir, et ce qu’elles peuvent dire au commissariat. » N’en déplaisent à certains, de nombreuses plaintes sont encore refusées. « A un rendez-vous, avant notre échange, une cliente m’a expliqué qu’on lui avait refusé la plainte, car c’était un jour férié… » Parfois, on leur demande de fournir des… preuves des coups, qu’elles n’ont pas, évidemment…

Le plus important, dans tout ça ? « Avant le dépôt de plainte, il faut qu’elles arrivent d’abord à se protéger », et Safe Wife leur aide à préparer leur renaissance. En premier lieu via un système de « marrainage » : ces femmes peuvent échanger avec d’anciennes victimes qui deviennent leurs marraines. « Elles peuvent les accompagner, elles sont en mesure de comprendre ce qu’elles vivent, elles les sortent de l’isolement », précise maître Lunay. Sans oublier le réseau de professionnels qu’elle entend mettre en place sur l’ensemble du territoire, pour épauler les victimes, des psychologues aux conseils.

« Cela arrive fréquemment qu’une personne retombe dans les mêmes schémas de violences, verbales, physiques, sexuelles »

L’outil sera-t-il suffisant pour mettre un terme à ce fléau ? Les violences touchent toutes les sphères de la société, y compris les plus jeunes, à partir du collège. Sensibiliser, éduquer est important… pour déconstruire les mécanismes de violence, et ainsi casser la chaîne, qui risque de se poursuivre. Car « si un enfant est témoin, et donc victime, des violences d’un de ses parents, il a un risque sur trois de devenir lui-même auteur ou victime », rappelle l’avocate. Elle en est aussi persuadée : Safe Wife peut aussi aider… d’anciennes victimes. « Cela arrive fréquemment qu’une personne retombe dans les mêmes schémas de violences, verbales, physiques, sexuelles. Il y a un travail sur soi à entamer, sur la confiance, l’estime de soi, afin de parvenir à s’en sortir définitivement… » Un cheminement parfois long, mais indispensable.


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Elle le répète plusieurs fois, il y a urgence, l’heure est grave. « Il faut régler ce problème », hélas encore trop peu souvent sur le devant de la scène médiatique, à son goût. « Je n’attends plus rien du politique, c’est aussi pour cette raison que j’ai créé cet outil », glisse-t-elle à quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle.

En revanche, elle est de l’avis que les entreprises, elles, ont un rôle à jouer – elles peuvent aussi financer le programme d’aide. « Souvent les victimes travaillent, ne l’oublions pas… » Les violences conjugales pénalisent les employeurs, comme elle le précise, les chiffres en tête. Les compagnies d’assurances et les mutuelles estiment que les soins de santé coûtent chaque année 290 millions d’euros, les coûts policiers et judiciaires sont de l’ordre de 229 millions d’euros, sans oublier les répercussions économiques… Ils représentent un coût annuel de 3,6 milliards d’euros… / Philippe Lesaffre