Bienvenue chez les zèbres : l’étonnant quotidien d’une famille de surdoués

Le Zéphyr a rencontré Sonia et Jérôme, un couple dont la fille a été diagnostiquée “haut potentiel intellectuel”. Comme son père. Leur quotidien est loin d’être un fleuve tranquille.



Jérôme l’explique d’emblée : « C’est un peu gênant ! Pour le quidam, les médias, nos familles parfois, nous ne sommes que des génies, des enfants qui passent le bac à 14 ans, qui lisent le dico. Oui, nous avons des connexions neuronales puissantes, avec une mémoire folle, une capacité d’analyse hors normes. Mais j’en ai assez de tous ces reportages qui desservent la « cause » des hauts potentiels intellectuels (HPI), car ils ne reflètent pas la réalité. On nous présente toujours, regrette-t-il, de la même manière, comme des personnes étudiant dans des établissements élitistes. » Embêtant, car les médias démontrent ainsi que les HPI n’existent que dans les classes sociales aisées, qu’ils n’ont ni problème, ni besoin d’aides. Or, « la réalité est plus nuancée, plus empreinte de chemins tortueux », glisse-t-il.

D’abord, le seul lieu où Jérôme se sent à l’aise, c’est au sein de son foyer… A son domicile, entouré de sa famille, il n’a pas à se masquer. « A l’extérieur, en revanche, vous rencontrez la plupart du temps un sous-moi. » Le terme surprend. « Je vous donne un exemple : une soirée entre amis… classique… Discussion sur tel ou tel sujet, peu importe. Un convive donne son avis en l’étayant d’un raisonnement basé sur une information incomplète… Avant, je me mêlais à cette conversation pour rectifier l’erreur… Au mieux, je passais pour un ordinateur qui n’aime que les faits ou un puits de sciences. Au pire, on me qualifiait d’être pédant se permettant de recadrer les autres et ne cherchant qu’à montrer sa supériorité intellectuelle. » Du coup, Jérôme dit s’être adapté : « Je ne participe plus ou peu aux conversations, et laisse passer les raisonnements erronés. Je reste dans mon coin, faisant semblant de participer du bout des lèvres… Est-ce normal ? Non je ne crois pas… » Sa femme Sonia confirme : « En principe, il n’étale pas ses connaissances. Or, avec moi, il peut échanger son avis sans craindre de paraître arrogant. »

« J’amène la normalité »

Assistante sociale, elle n’est pas une HPI, et avoue n’avoir rien décelé quand elle a rencontré son futur époux. Et pour cause… « Depuis, son enfance, il a été habitué à se camoufler pour ne pas agacer les autres. » Rapidement, Sonia s’est rendu compte de sa capacité à retenir toutes sortes d’infos, même celles qui « ne servent à rien ». Cela fait partie de lui. Certes. Mais ce n’est que « la partie émergée de l’iceberg » pour reprendre la formule de Jérôme, qui passe en apparence pour un être dénué d’émotion, froid et distant.

On imagine la difficulté au quotidien. Elle sourit. « Il y a eu des malentendus, des incompréhensions, des quiproquos, des disputes… C’est comme si on parlait des langues différentes. » Et de poursuivre, assurant que leur différence est aussi une force : « Mon mari dit que j’amène la normalité, les codes sociaux, les relations. Je suis le point d’équilibre avec le monde extérieur. Un HPI réfléchit, lui, avec son cerveau, c’est le savoir, la stratégie, la logique, la méthode. Le risque, c’est l’isolement, le repli sur soi, un monde où seul le cerveau domine. » Les deux apprennent néanmoins à mieux se déchiffrer, à tenir compte de leurs particularités respectives. « On fait des choses sans toujours en comprendre réellement le sens… »

Capable du meilleur comme du pire

Jérôme n’a longtemps pas su mettre de mot sur ce qu’il était. Ses parents, issus d’un milieu bourgeois, n’ont jamais remarqué sa différence et ne se sont jamais vraiment interrogés sur ses comportements. Ils ne sauront d’ailleurs jamais que leur enfant a repris ses études après avoir passé quelques années au sein de l’armée, qui lui a détecté « un QI élevé », sans en dire plus. Lui-même s’est même demandé si son père et sa mère étaient ses parents biologiques vu le décalage intellectuel qu’il ressentait.

A l’école, ce garçon pouvait être capable du meilleur, comme du pire. Le jeune homme a bien saisi que quelque chose clochait, sans déchiffrer quoi que ce soit. « Il se trouvait bizarre, n’avait pas d’ami et n’en cherchait pas. » On l’a envoyé en pension chez les jésuites à partir de la 4e, et il s’est réfugié dans les livres, a dévoré les grands classiques. Il s’est également construit grâce à son grand-père paternel. Bienveillant, cet auteur acceptait qu’il vienne dans son bureau bouquiner et lui donnait l’exclusivité de ses écrits. « Récemment, nous avons compris, souffle Sonia, que ce Monsieur était sans doute aussi HPI… »

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De père en fille

Une histoire de famille… qui se transmet presque de génération en génération. Car Jérôme a détecté ce qu’il est – à savoir HPI à tendance sociopathe (« Pas tueur, juste dénué de sentiments et ne maîtrisant pas les codes sociaux« , ironise-t-il) – quand le diagnostic est tombé… pour sa propre fille (qu’on appellera Pauline, un prénom d’emprunt) : on a établi chez elle les caractéristiques d’un haut potentiel intellectuel, cette fois avec des traits autistiques. On parle également de zèbre, un terme utilisé par la psychothérapeute Jeanne Siaud-Facchin, qui entend prouver que tous les HPI n’ont pas les mêmes rayures, que tout dépend de l’environnement familial ou social.

 

 

Si le père n’a “rien vu d’anormal”, la mère s’est vite rendue compte que Pauline était différente. Sonia parle d’un enfant qui, à 2 ans, parle déjà et s’exprime avec beaucoup de vocabulaire, d’humour, de répartie. Pauline progresse à vitesse grand V, parvient à marcher sans le passage du quatre pattes. Curieuse, elle pose sans cesse des questions d’adulte. Pourquoi vote-on ? C’est quoi un syndicat ? A quoi sert une assurance ? Ses interrogations surprennent. Et il faut prendre le temps de lui répondre, dans le but de la satisfaire et qu’elle s’endorme, apaisée.


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Cataclysme émotionnel

Mais elle n’est pas juste une gamine surdouée. A l’instar de son père, elle a du mal avec certains bruits qui l’agressent, comme les claquements de porte. Sa mère : « Imaginez que vos yeux sont comme des microscopes où vous voyez tous les détails, que vos oreilles entendent tous les bruits, que vous ressentez les odeurs de façon agressive, que vous ressentez en permanence sur votre corps comme des chatouillis, des frottements… c’est le quotidien d’une personne zèbre. Notre fille est, en permanence, assaillie par ces sensations. »

La moindre broutille peut déclencher un cataclysme émotionnel. La petite gère assez mal les situations inconnues, certaines peuvent la mettre dans un état de sidération. Ces “tempêtes”, comme dit Sonia, se traduisent souvent de la même façon : en fin de journée, elle se réfugie dans sa chambre et pleure en silence. Ses parents imaginent qu’elle joue. Mais le ton monte, elle vocifère, jette des objets contre le mur. « On ne peut alors l’approcher, il faut attendre qu’elle vienne à nous. »

Épuisée, elle n’arrive pas à isoler l’élément déclencheur de la crise. « Patiemment, délicatement, je l’aide alors à refaire le film de la journée. Chaque minute est passée au crible, pour essayer de retrouver l’événement qui a mis le feu aux poudres… » Et cela peut être n’importe quoi, selon sa mère : « Un jour, sur un cheval d’un carrousel, à côté d’une fillette de son âge qui gesticulait, je l’ai vue se raidir et chercher mon regard à chaque tour. A la fin du tour, elle m’a dit : « Elle m’a gâché mon plaisir, elle me parlait alors que je ne la connais pas, elle voulait aller sur mon cheval. » »

la maison et le jardin

Crédit : Yann Gar

Stigmatisés

Des exemples, elle en a des tonnes, témoigne Sonia, restant pourtant optimiste : « Les crises s’espacent. Mais c’est un travail de longue haleine, c’est chronophage et épuisant pour nous. »

Car il faut tout anticiper. Et la famille se sent bien isolée : « La problématique HPI n’est répertoriée nulle part, il ne s’agit pas d’un handicap. Parfois, je me dis que si notre fille avait présenté des troubles physiques, psychiques ou du comportement, elle serait entrée dans « la bonne case » et nous aurions peut-être bénéficié d’aides matérielles, humaines, financières. Peut être aurions-nous même reçu un peu de compassion, de compréhension. »

Problème : les zèbres représentent entre 2 et 5 % de la population. « Un tiers des jeunes surdoués sont en échec ou en phobie scolaire, on les envoie dans des établissements spécialisés. Ce sont des enfants pour lesquels il y a des erreurs de diagnostic. Hyperactifs, ils sont stigmatisés, parfois exclus car trop turbulents, on leur administre des traitements médicaux lourds. Il y a urgence pour toutes ces familles issues de tous les milieux sociaux, qui sont démunies, déstabilisées par les comportements des enfants, ne trouvant pas de professionnels compétents pour les accompagner. » Et quand bien même ces derniers identifient les signes d’une précocité, « c’est souvent le parcours du combattant » pour trouver un professionnel et passer le test de diagnostic. Un test pas accessible à tous (il coûte jusqu’à 480 euros et n’est pas remboursé par la sécurité sociale) que la famille doit ensuite interpréter et accepter.

Cela fascine et fait peur

Sonia reprend son souffle, ce sujet l’irrite. Elle s’emporte, pensant à tous les hauts potentiels qu’elle connaît : « De nombreux adultes ne trouvent pas leur place dans la société, peinent à trouver un emploi bien que surdiplômés. Ils sont « trop » rapides, visionnaires, créatifs, inventifs, novateurs, anticipent les problèmes avant qu’ils ne surviennent… Tout ceci fascine, mais fait peur. Les chefs d’entreprises, les RH ont peur de bousculer les équipes, de modifier leurs méthodes de travail. Certains les prennent pour des bêtes de foire, se sentent en rivalité, face à cette intelligence remarquable, et ils craignent pour leur place. »

Justement, Jérôme a du mal à trouver un job. Cadre sup’, il veut reprendre une activité après avoir interrompu sa carrière pour aider sa fille. « Il lui fallait un guide pour apprendre à mieux utiliser ses capacités, à s’organiser sans s’éparpiller, vaincre ses troubles de l’attention. »

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Macron reste silencieux

Sa famille se débrouille et trouve des solutions. Sa fille, « sportive, artistique, créative, réussit tout ce qu’elle entreprend » (dixit la maman). L’établissement scolaire a accepté qu’elle saute une classe, ses copains disent qu’elle a « cerveau qui va vite ». Elle s’y trouve aujourd’hui en sécurité, tout se passe correctement. Mais quel avenir lui est réservé ? Et qu’en est-il pour les autres ? Que faire pour améliorer la situation de tous ces gamins ? Alerter, encore et toujours, raconter pour témoigner et mettre les points sur les i.

Jérôme ne lâche rien. Sur les réseaux sociaux, il interpelle journalistes et citoyens, précise, questionne, déconstruit les idées reçues. Le but du jeu : ouvrir – enfin – le débat sur les hauts potentiels, montrer qu’ils ne sont pas uniquement des surdoués.

Ne pas rester les bras croisés, sensibiliser… puis interpeller les politiques pour « susciter un sursaut », voilà l’idée. Sonia, également de la partie pour cette mission, estime qu’il est « de leur ressort de se saisir des évolutions sociétales, de s’adapter, et d’impulser des politiques publiques. »

Un premier courrier est parti en début d’année à l’Élysée, mais aucune nouvelle d’Emmanuel Macron. Puis elle a écrit aux députés de la commission des affaires sociales. Agnès Firmin – Le Bodo (Seine-Maritime), membre fondatrice du parti de centre-droit Agir, a fini par lui répondre. Elle a adressé une question écrite à la ministre de la Santé Agnès Buzyn.

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C’est la lutte…

« Peut-être le début de quelque chose« , explique-t-elle lors de notre premier entretien. Quelques semaines plus tard, Sonia m’écrira pour me prévenir que la ministre de la Santé a répondu à la parlementaire. Mais sa réponse la déçoit. En creux, il est indiqué dans la missive « qu’il existe déjà des mesures, des dispositifs et des outils, mais on peut voir qu’il ne suffit pas de publier des rapports ministériels et des fiches pédagogiques, pour que les équipes enseignantes se sentent concernées. » « Et une fois encore, renchérit-elle, on n’aborde la problématique du HPI que sous l’angle scolaire, alors que l’enfant n’est pas qu’un élève. »

Sonia dit vouloir continuer la lutte. Car « l’équilibre est fragile » et sa famille doit « se réinventer chaque jour ». En plus, les solutions ne manquent pas. « Il faut que les équipes médicales et psy soient mieux formées, indique l’assistante sociale. A titre d’information, les psy, dans leur cursus de formation, n’ont que 2 heures de cours consacrées au HPI, et elles ne sont que facultatives. Par ailleurs, si la plupart des professionnels sont habilités à faire passer les tests de détection, tous ne sont pas habilités à accompagner un enfant ou un adulte HPI. Ma jeune collègue médecin, par exemple, n’a jamais entendu parler de HPI dans ses études. Ce n’est pas logique. Il s’agit de former aussi les professionnels de la petite enfance afin d’établir les diagnostics plus rapidement. »

Faire évoluer les mentalités

Et l’école, que peut-elle ? « Pour moi, l’école de la République doit être inclusive, égalitaire, doit accueillir tous les enfants et s’adapter aux besoins de chacun. Que les services sociaux, enfin, soient informés à minima sur cette spécificité, afin d’éviter toute prise en charge inadaptée ! »

Elle invite aussi les entreprises privées comme publiques à être « plus audacieuses, pour intégrer ces profils et doper ainsi l’intelligence collective ».

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Et de conclure : « J’essaie, modestement, de faire évoluer les mentalités. Il faut agir collectivement, notre société aurait tant à y gagner. Pas uniquement sur le plan intellectuel, mais aussi dans la relation à l’autre, dans la façon de voir le monde. Je crois encore à la politique avec une grand P, qui œuvre en faveur de tous les citoyens. » Son mari ne dit pas autre chose : « On glorifie et aide un futur espoir sportif, mais quid des enfants HPI ? » / Philippe Lesaffre