Charlie, l’actrice qui dit fuck aux pervers du cinoche

Charlie Vincent a vécu 18 ans d’enfer dans un foyer de la DDASS, s’accrochant à son rêve de devenir actrice. Aujourd’hui, elle court les castings avec le courage de résister au harcèlement des satyres impunis. Un témoignage qui révèle l’ampleur du mal, rongeant le cinéma français.



L’histoire de Charlie Vincent, 30 ans, est celle d’une “néo-Causette millennial”. Un conte de fée trash, rempli de sorcières et de princes noirs, mais aussi d’espoirs et de rêves. Une jeunesse que Charlie retrace dans son autobiographie : Jacques a dit… suce, publiée en mars 2019 aux éditions du Panthéon.

« Le foyer, c’était la taule ! »

Il était une fois un nourrisson retiré à ses parents et placé jusqu’à sa majorité au fin fond de l’Alsace, dans l’enfer d’un foyer privé entre les mains d’une secte évangéliste. 18 années de maltraitance, de viols, de violences. Un passé de “gosse des foyers” qu’elle décrit d’une plume noire et acide. « C’est pas un roman à l’eau de rose, prévient-elle. Je voulais dénoncer un système insupportable dont on ne parle pas, parce que ce sont des choses horribles, moches et pas sexy, dont tout le monde se fout.

Un récit qui fait écho aux révélation scandaleuses du documentaire Enfants placés, les sacrifiés de la République de Sylvain Louvet, diffusé en janvier 2019 sur France 3, dans l’émission “Pièces à conviction”. Infiltré au sein de l’établissement, le journaliste a dévoilé les maltraitances subies par les enfants de la part du personnel, mais aussi les “agressions physiques, les coups, les morsures entre enfants et sur le personnel, ainsi que les abus sexuels entre usagers”.

Derrière les duck faces de Charlie l’instagrammeuse, se cache une survivante de la vie. « J’aurais pu me flinguer, reconnaît la trentenaire. Mais je suis convaincue qu’on décide ce que l’on veut devenir. Et moi, j’ai choisi la vie. J’ai choisi mon rêve : le cinéma. » Du plus loin qu’elle s’en souvienne, Charlie a toujours voulu faire du cinéma. « Je faisais le clown, des imitations, des spectacles devant trois copains. Mais le foyer, c’était la taule : on n’avait pas de loisir, pas de théâtre, on allait en prière, c’est tout. »

Heureusement, il y a la délivrance de l’école. À 8 ans, elle décroche le premier rôle dans le spectacle de fin d’année. « Je monte sur scène, face au public. À ce moment-là, je ne suis plus une gamine qui veut être actrice, comme les autres veulent être princesse ou astronaute. Ce jour-là, je joue ma vie. Je suis très sérieuse. Je dois être la meilleure. »

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« J’ai l’impression d’avoir fait ça toute ma vie »

Sauvée par son rêve de cinéma, elle fuit l’Alsace à 18 ans pour courir les castings. Candidate malheureuse de la saison 2016 de l’émission Koh-Lanta, elle enchaîne figurations et petits rôles au cinéma : Jalouse des frères Foenkinos, Neuilly sa mère 2 de Gabriel Julien-Laferrière (mais elle sera coupée au montage), Robin Hood d’Otto Bathurst.

Sa vraie première fois au cinéma, c’était en 2017 dans Épouse moi mon pote de Tarek Boudali. « J’entends le clap, le réal dit : “Ca tourne”, et j’ai l’impression d’avoir fait ça toute ma vie, jusqu’au fond de mes os. J’ai l’impression d’être prête depuis que je suis née et depuis 100 vies avant moi. Je me sens enfin chez moi. » Son dernier rôle, elle le décroche dans Molière : l’affaire Tartuffe de Jacques Malaterre.


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« Les connards ne méritent pas qu’on joue pour eux »

« Jacques Malaterre, c’est un vieux briscard. Ce mec est une exception. C’est une des seules fois qu’on ne m’a pas demandé de niquer pour un rôle. » Elle a lâché ça sans même prendre le temps de respirer. Je soupire, je la plains. J’hésite.

“Vous êtes consciente qu’en disant cela en interview, vous risquez votre carrière ?” questionné-je. Sa réponse fuse: « Les connards ne méritent pas qu’on joue pour eux. Si des portes se ferment, ce n’est pas grave, je passerai par la fenêtre ou la cheminée. » J’insiste : si Malaterre est l’exception… quelle est la règle ? Le harcèlement ?

Elle interroge sa mémoire. « C’est subtil, précise-t-elle. Par exemple, pendant des essais, le mec s’assied juste à côté de toi, bien à son aise, et te fait dire des phrases du genre : “Oh, t’es super sexy, toi…” Puis il se rapproche de toi et susurre à l’oreille : “Hum, dis-le moi de manière plus démonstrative, sensuellement. » Ou ils essayent de te ken (verlan de niquer, ndlr) en utilisant des techniques improbables, comme te faire croire qu’ils se sont bloqués le cou… “Ah j’ai mal, tu veux pas me faire un massage ? Dans ma chambre, j’ai de la crème…” Parfois, j’ai l’impression de vivre dans les années 30 ! C’est toujours la même merde. »

« Vous n’avez jamais cédé ? » Réplique : « Non. Ceux qui ont essayé ont compris qu’ils sont tombés sur l’une des seules connasses qui ne se laisse pas faire. Je fais partie des gens qui lancent l’alerte. »

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« Si je joue pas, je crève ! »

Endurcie par les épreuves de son enfance, elle porte sur ces scandales un regard à la fois dégoûté et distancié. « Quand je vais sur un casting, je suis prête à vivre ça, à être désillusionnée. Je sais à qui j’ai affaire. Oui, je suis candide, oui je suis un bébé licorne, mais je ne suis pas dupe ! Certes, tous les hommes ne sont pas “désaxés”. Mais il faut comprendre que, dans la plupart des cas, le réal te donne le rôle parce que tu lui plais. Mocky disait qu’il avait besoin de vouloir baiser ses actrices… Je crois que c’est pareil pour tous les réal, sauf exception. C’est un jeu de séduction. Tout est biaisé, parce qu’une actrice doit toujours donner envie au réalisateur de la choisir plutôt qu’une autre, mais tout en gardant ses distances et lui faisant comprendre qu’il ne niquera pas. C’est du jonglage. Celles qui arrivent toutes timides, en s’excusant de vivre, elles n’ont aucune chance… à moins de venir pour jouer Peau d’Âne ! Une actrice doit briller tout en faisant comprendre à son interlocuteur qu’elle n’est pas une pute, qu’elle a, avant tout, des compétences d’actrice. »

C’est un tabou ? « Non. On en parle librement entre jeunes acteurs, puisqu’on vit toutes et tous les mêmes trucs. Les mecs aussi sont concernés. On a des regards de compassion les un(e)s envers les autres. On s’imagine ce qu’on a vécu. » Si elle persiste malgré tout à tenter sa chance, c’est pour « l’amour du jeu ». « Si je ne joue pas, je crève, confie-t-elle. Je dois jouer, c’est une urgence. Quand je joue, mon âme explose… et ça vaut plus que toute la merde qu’il y a autour. »

Dénoncer ce qu’elle a subi

charlie-vincent-sheer-jacques-a-dit-suceCharlie Vincent a bien compris que le cinéma sourit aux audacieux. « Les portes sont toujours ouvertes ici : les acteurs vont et viennent, tout y est toujours en mouvement… Il faut croire en ses chances. Et surtout les provoquer ! »

L’heure tourne, et Charlie doit filer pour pointer à « (son) autre taf ». Car pour l’instant, Charlie n’a pas obtenu assez de cachets pour toucher le chômage. Elle cumule donc un autre job d’hôtesse d’accueil dans un immeuble de bureaux, histoire de payer son loyer.

Vite, je sors ma dernière question : « Pourquoi cette autobiographie, dites ? »

Une fois de plus, sa réponse est cash : « Quand j’en ai eu marre d’être la potiche qu’on essaye de « pécho », je me suis dit que publier un livre me ferait passer du statut d’actrice bonne-à-niquer à celui d’actrice-auteur-respectée. C’est, pour moi, une porte d’entrée noble dans le monde du cinéma. »

« Et, poursuit-elle, j’ai toujours voulu raconter mon histoire. Pas pour mettre le focus sur ma p’tite gueule ou pour me soigner, mais pour dénoncer ce que j’ai subi, parce que tout ce que j’ai vécu est arrivé à beaucoup d’autres, et ça continue encore maintenant. Il faut que tout ce qui s’y passe soit su et cesse. Il y a urgence ! »

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La jeune femme se lève en pétillant, enfile sa parka, lance trois phrases, fait un selfie, claque une bise et s’enfuit dans ses bottines pour attraper son métro. Pas de doute : Charlie est déjà une star de cinéma. Sa vie a déjà tout d’un scénario : elle serait même en pourparler avec un producteur et un réalisateur pour adapter son livre au cinéma. Je l’imagine déjà sur le plateau de Quotidien ou de TPMP, avec ses gestes, sa répartie, son regard.

La parfaite « bonne cliente », explosive et émouvante. « Je suis entière, je ne triche pas, m’a-t-elle répété plusieurs fois. Et même si c’est dur, je sais qu’il arrive souvent de jolies choses aux gens qui ne trichent pas. Et moi, je suis comme ça. » / Jacques Tiberi