Charlotte Marchandise, Présidente des Bisounours

Candidate issue de la primaire citoyenne à l’élection présidentielle en 2017, Charlotte Marchandise, adjointe au maire de Rennes, publie Bisounourse radicale. La jeune femme appelle à fonder une vraie démocratie dont l’objectif premier serait le bonheur des gens. On l’a rencontrée.



Charlotte Marchandise ne m’est pas inconnue : je l’ai croisée pendant sa (courte) campagne présidentielle, en 2017. Désignée par La Primaire.org – une primaire citoyenne en ligne – elle n’est pas parvenue à réunir les fameux 500 parrainages nécessaires à une candidature officielle. Il y a 2 ans, j’en faisais le portrait télégraphique suivant : “Encartée dans aucun parti, un CV de touche-à-tout (prof de français, guide touristique, directrice d’école Montessori, web-marketeuse, formatrice dans le secteur de la santé), elle veut faire de la politique autrement.” Le personnage est planté.

Deux ans de réflexion plus tard, elle publie l’essai Bisounours radicale (Ed. Le Hêtre Myriadis). Bref, elle n’a pas changé.

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Le Zéphyr : Comment vous est venu cette formule de Bisounours radicale  ?

Charlotte Marchandise : On m’a traitée de Bisounours pendant mes 18 mois de campagne (pour la primaire citoyenne, puis pour obtenir les 500 parrainages, ndlr). C’est un mot qui revient souvent pour qualifier les optimistes et les utopistes. 1 000 fois, j’ai entendu des gens (des fonctionnaires, des élus…) dire : “Oh, ben, Marchandise avec ses nouvelles idées ! Ça va hein !” Mais LE moment de trop pour moi, c’était l’interview de Mediapart avec Edwy Plenel. Je suis sous le feu des questions et je tente d’expliquer comment remettre du sens dans la politique… et là Plenel me lance, narquois : « Vous êtes une Bisounours ! » Du tac au tac, je rétorque : « Oui, mais radicale. » Et, à partir de ce moment-là, j’ai décidé d’assumer.

Alors, c’est quoi être Bisounours radicale ?

C’est croire en la paix, croire que personne n’est fait pour haïr l’autre, croire que la politique est un engagement pour améliorer la vie des gens, croire que des élus de droite et de gauche peuvent se mettre autour de la table pour servir le bien commun. C’est aussi faire confiance aux citoyens car ce sont les experts de leur vécu. C’est également dire que ma vulnérabilité est une force parce qu’elle me donne de l’empathie.

Vous pensez donc que l’on peut faire de la politique sans se salir les mains…

Heureusement ! Il existe, en France, des femmes et des hommes politiques intègres, transparents, rigoureux. Des gens qui ont un cadre éthique. On me reproche souvent d’être trop mesurée dans mes propos, de ne pas faire assez de clashs. On me dit : « Charlotte, t’es trop gentille ! » Mais au contraire ! Quand, en plein milieu d’un grand séminaire national, un ancien ministre s’autorise des propos misogynes, je me lève et je lui dis franchement que ça ne va pas être possible… mais je le dis avec le sourire ! Pas besoin de faire un esclandre ou de péter les plombs sur Twitter. Alors, bien sûr, personne n’en parlera dans les médias. On ne parle que des polémiques et des pourris. C’est terrible.

Ce serait la faute de la presse ?

Au contraire ! Pour moi, être Bisounours, c’est croire en la presse. Cela ne me gêne pas que les journalistes dissèquent la vie de tous les nouveaux élus ou ministres. C’est normal. On a un devoir d’exemplarité. En Suède, la secrétaire d’État qui se fait flasher à 150 km/h démissionne… en sortant de sa voiture !

Pourquoi personne ne parle des élus qui font le bien ?

Parce que les responsables politiques ne savent pas donner à voir. Ils ne savent pas montrer ce qu’ils font. Ils ne savent pas partager la complexité avec les citoyens, ni construire leur politique avec eux. Conséquence : quand on bosse ensemble et que les choses avancent, ça paraît trop complexe pour faire la Une.

Vous pensez que les femmes et les hommes politiques devraient faire plus de marketing ?

Non, je ne crois pas non plus à la politique de l’événementiel. Par exemple, l’opération « Octobre rose » (un mois d’action contre le cancer du sein) ne fait pas une vraie politique de santé publique contre le cancer. En revanche, oui, je crois au storytelling : il faut que les élus racontent à quoi ils servent, ce qu’ils font, sans avoir besoin de faire des coups médiatiques. Par exemple : comment rendre les conseils municipaux intéressants ?



Cette Politik der Ideale que vous prônez a-t-elle des théoriciens, des penseurs phares ?

Oui. (Elle réfléchit quelques secondes.) Ce sont des gens comme l’altermondialiste Patrick Viveret, comme Edgar Morin et son appel Changeons de voie, changeons de vie. C’est  Cynthia Fleury, la théoricienne du Care. C’est Julien Talpin qui travaille sur l’empowerment des classes populaires et Loïc Blondiaux qui écrit sur la démocratie participative. Ce sont les éco-féministes. Mais aussi le municipaliste anarchiste Murray Bookchin ou Paul Ariès qui prône une “civilisation de la gratuité”…

Plusieurs de ces penseurs proposent, entre autres, qu’une partie de nos élus soient tirés au sort. Vous êtes favorable à ce genre de réformes inédites ?

Oui, mais avec des garde-fous. D’abord, ce n’est pas parce qu’on tire au sort un citoyen lambda qu’on aura des représentants incorruptibles. Tout le monde n’est pas incorruptible. On ne sait pas comment on réagira devant une grosse valise de billets tant qu’on n’en a pas vu une. Ensuite, je plaide plutôt pour tirer 30 % de députés au sort… parmi les « invisibles », qui sont directement concernés par le handicap, par la pauvreté, par le mal-logement, mais aussi parmi les femmes seules avec deux enfants.

Et puis, si on demande aux gens de participer, il faut leur en donner les moyens : il faut se demander comment on les rémunère, comment on trouve des solutions de garde d’enfants, comment on indemnise les frais de transport, comment on explique à leur employeur qu’ils prennent un mi-temps, comment on forme les personnes ? La formation est essentielle : un politique, contrairement à ce que le modèle de l’ENA fait croire, ce n’est pas un expert en tout, mais un animateur de réseaux et d’équipes. Et ça, ça s’apprend. Pour répondre à toutes ces questions, on peut s’inspirer des principes qui fonctionnent pour les jurés d’assise.

Vous croyez en la civic tech ?

C’est un outil indispensable, mais insuffisant. C’est clair : il serait temps qu’on entre dans la République numérique. Aujourd’hui, on s’y perd ! On a 10 points d’entrée vers les services administratifs en ligne, avec 10 codes différents et des process incompréhensibles. Ce n’est pas possible ! Il faut un point d’entrée unique, un numéro unique, une même ergonomie, un seul site. Il faut passer par la blockchain, et, enfin, on pourra voter en ligne de manière simple des projets de loi ou participer à des mini-référendums !

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En parlant de référendum, que pensez-vous d’un RIC qui validerait la réforme de l’ISF ? Pourrait-on par exemple imaginer que l’unique source d’exonération de cet impôt soient les dons faits aux associations d’utilité publique ?

Cette idée peut sembler bonne, mais c’est encore une solution simpliste apportée à des problèmes complexes. C’est du symbole. Moi, je voudrais qu’on parle des hyper-riches. Ces derniers, face aux effondrements qui viennent – les crises agricoles, l’immigration massive liée au réchauffement climatique, les conflits de l’eau… -, se font construire des maisons en Nouvelle-Zélande pour échapper au dérèglement climatique. Je voudrais leur dire : tout cet argent que vous ne pourrez jamais dépenser en une ou même deux vies… ne pouvez-vous pas l’investir dans un projet utile et commun ? Alors, ça peut paraître fou, mais je suis certain que si on leur proposait quelque chose de clair, ça pourrait marcher…

Mouarf, vous êtes vraiment une Bisounours !

Oui, mais radicale ! (Rires.) / Jacques Tiberi