Paris : le journal des naufragés du RER D

Parler des trains en retard, des galères des voyageurs… Voilà un projet bien banal et pour le moins inhabituel sur Le Zéphyr. Mais, au delà des casses matérielles et des annonces sonores, ce sont, chaque jour, des millions de Franciliens qui posent leur sac et leurs soucis dans l’une des rames du réseau de la grande couronne. Et plutôt que de gloser indéfiniment sur l’état de délabrement avancé du RER, nous avons donné la parole à celles et ceux qui le vivent au quotidien, sur la ligne D.



Voilà, en clair, la phrase que les habitués du RER D s’attendent à voir apparaître un jour sur les écrans lumineux de leur gare : « Toi qui entres ici, abandonne tout espoir… » Avec près de 200 kilomètres de voie, la Ligne D est la plus étendue de tout le réseau francilien et l’une des plus fréquentées avec 615 000 voyageurs quotidiens, selon les estimations les plus récentes.

Mais au-delà des chiffres, la ligne D est surtout un gouffre et un cauchemar pour ses usagers ; un cauchemar sans cesse renouvelé selon que les « pannes matérielles », les «incidents d’exploitation », les «erreurs d’aiguillage », les «signaux d’alarme », les «malaises voyageur » ou «les feuilles mortes » viennent semer le désordre dans des horaires apparemment si bien rodés.

« À cinq heures du mat' »

Se lever à 5h30 du matin, arriver en gare et attendre son RER pour aller bosser… Une situation assez simple, banale, pour un Francilien… sauf quand il est se trouve au niveau sud du RER D, sur la section de Malherbes, où les choses sont parfois plus compliquées que le scénario de départ.

Mokhtar, 52 ans, en sait quelque chose. Manutentionnaire pour un groupe d’agroalimentaire, il part chaque jour à la première heure en priant qu’aucun incident ne le mette en retard. « Habituellement, je prends le train de 6h30. Mais, ce matin (jour de notre rencontre), on me l’a supprimé. Incident technique ou panne électrique. Je ne sais pas trop. Je serai donc en retard au boulot. » Le père de famille, philosophe, sort son portefeuille pour en extraire un coupon de retard distribué en gare : «Cela me fait une belle jambe. Leurs coupons, je pourrais les collectionner depuis le temps que j’en prends. Mais, à chaque fois que je suis en retard, mon boss me tape sur les doigts, et je sais qu’un jour, j’aurai de vrais soucis. »

« Sans train, sans agent et sans information »

À quelques sièges de Mokhtar, une dame l’écoute, l’air amusé. Elle s’approche un peu et penche l’oreille pour mieux entendre. Fatima est aide-soignante vers Villeneuve-Saint-Georges. Chaque matin, elle prend le train au départ de Corbeil-Essonnes. Mais son périple a déjà commencé plus tôt. Elle vit dans une petite ville en périphérie et se fait déposer à la gare de la sous-préfecture de l’Essonne. Le rythme du travail et les contraintes des transports la fatiguent.

« J’ai la quarantaine, Monsieur. Mais je suis vidée. Je me donne corps et âme à mes patients. Ce n’est pas un métier facile. On en voit de toutes les couleurs. Mais quand, à la fin de la journée, on se retrouve seule sur le quai d’une gare mal éclairée, sans train, sans agent et sans information, on a juste envie de tout envoyer chier. »

La veille au soir, Fatima est restée bloquée à Juvisy. Ce nœud de réseau très fréquenté est généralement le point de ralliement de tous les galériens du rail, et Fatima s’y est retrouvée. Un train en gare de Paris-Nord était tombé en panne et avait contraint la SNCF à modifier les dessertes de la ligne D. Une heure d’attente, aucune annonce claire… Fatima est finalement arrivée chez elle vers 22 heures, exactement 16 heures après être partie. « Ce qui me tue le plus, c’est l’incapacité manifeste des responsables à venir nous parler et nous informer réellement », conclut Fatima.

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« Sur la touche »

Paris approche à grand pas. Nous roulons depuis une bonne heure. Plus une place assise n’est disponible et, bien évidemment, aucun homme n’irait céder le sien aux dames qui s’amoncèlent dans les travées. Question d’éducation, sans doute, ou d’intelligence.

L’une d’entre elle me confie en quelques mots que c’est son quotidien. « Tous les jours, je me paie trois heures de transport. Entre le RER, les lignes de métro et les correspondances, je marche beaucoup. » Enceinte de six mois, la jeune femme peine, mais ne semble, comme nous l’avons dit, pas émouvoir outre mesure les autres passagers de la rame. Une annonce sonore retentit tandis que le train s’arrête. Une voix métallique annonce : « Notre train est arrêté en pleine voie. Pour votre sécurité, restez à bord. »

Laissés sur la touche près d’un quart d’heure, les voyageurs entendent ce message six ou sept fois supplémentaires. On ne sait jamais… Quelqu’un aurait pu rater les cinq premières diffusions. Gare de Lyon, enfin. Le train s’immobilise. Des personnes sortent l’air soulagé. D’autres entrent et s’installent bruyamment. Une annonce soudaine du chauffeur. Le train est rendu terminus en Gare de Lyon à cause du retard accumulé. Il est demandé aux usagers d’emprunter les correspondances. Une nouvelle galère, un nouveau périple en perspective pour celles et ceux qui poursuivent leur route…

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« Des boucliers humains »

Quelques jours plus tard, je croise un jeune homme à la gare de Lyon. « On est des boucliers humains, rien de plus, rien de moins. » Hakim, 23 ans, a intégré la cohorte des régulateurs de flux du réseau francilien il y a quelques mois mois. Jeune homme courageux et respectueux, il tient à le préciser, il a pris ce petit boulot pour payer ses études. Au départ, il pensait trouver là une activité tranquille, la bonne planque, comme il l’avoue dans un petit sourire. Mais, au bout de quelques jours, il a bien fallu déchanter.

Loin d’être un boulot exténuant, ce poste de régulateur de flux n’est pourtant pas de tout repos. « Psychologiquement, ce n’est pas toujours évident. On nous prend pour des grouillots et on nous laisse nous débattre sans info et sans aide sur les quais« , assure-t-il.



Ce soir, les rames du RER D tardent à arriver en gare. Plusieurs suppressions et des retards conséquents mettent les nerfs des usagers à rude épreuve. Et, dans ces cas-là, ce sont toujours les gilets verts qui répondent aux sollicitations. « Dans ces moments, on est vraiment lâchés dans la nature sans aucune info. Au dessus de nous, personne ne sait rien. Le trafic est perturbé. Mais on ne sait pas gérer ce genre de situations », dit-il entre deux réponses embarrassées à des voyageurs.

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« Épuisés, payés une misère »

Comme ses collègues, l’étudiant se contente de renseigner les passants en allant directement voir les écrans disposés sur les quais. « Les informations ne venant pas, on va les chercher où on peut. Même les annonces sonores nous renseignement mieux que nos services », ajoute-t-il.

Parfois, au détour d’une annonce improvisée, le jeune homme est repris de volée par un anonyme plus véhément que les autres. Que dire ? Que faire ? Rien… Hakim et ses collègues ne peuvent qu’accompagner le mouvement. Rien de plus. Une rame entre en gare ? Le jeune homme se dépêche de l’annoncer et demande aux usagers de bien vouloir laisser descendre les gens avant de s’engouffrer dans la carcasse d’acier.

Une routine usante, interminable que Magda prenait encore avec philosophie il y a peu. Mais, avec la répétition des galères et la mauvaise humeur ambiante, elle s’est finalement lassée. « J’ai 43 ans. Je suis payée une misère (elle n’en dira pas plus, ndlr) et j’enchaîne les astreintes. C’est épuisant et vraiment pas valorisant. » Si elle prend tout de même le temps de préciser qu’elle est « bien contente d’avoir trouvé un boulot », Magda souligne qu’elle et ses collègues sont à bout. « On ne se sent vraiment pas utiles. À quoi ça rime de dire aux gens ce qu’ils savent déjà », demande-t-elle en indiquant un panneau lumineux.

« Tout le monde descend »

20h approche à grands pas. Autour de Magda et de Hakim, les autres agents se sont rassemblés. Le chef d’équipe, un homme d’une cinquantaine d’années aux cheveux poivre et sel, me signifie d’un geste qu’il refuse de s’exprimer et me demande de ne pas interroger ses équipiers. Stationné à l’autre bout du quai, il ignore tout de l’échange que j’ai eu il y a quelques minutes avec Hakim. Lequel sourit légèrement en me voyant m’éloigner de quelques pas.

Un dernier train s’arrête. C’est une rame prévue pour Corbeil-Essonnes. Il est retenu à quai pour un signal d’alarme. Rien de grave. Un petit blagueur. La routine, quoi. Mais déjà, l’équipe des régulateurs de flux quitte les lieux en file indienne. La journée est terminée pour eux. Demain, c’est certain, ils devront une journée similaire…

Plus que les soucis techniques, les questions pressantes des usagers et le manque de communication, c’est bel et bien la routine des journées qui sont les plus terribles pour les agents. Cette routine se love dans un cérémonial immuable depuis la prise de fonction et récupération de l’équipement jusqu’à la fin du service.

Burn-out

« J’enchaîne trois heures et demi de transport par jour, Monsieur. J’en ai vraiment marre. Je ne vois plus mes enfants. Je ne dors pas et je vis dans la crainte de me faire virer à cause de mes retards répétés. » Marine, 42 ans, est au bord d’un burn-out, comme elle me le dit, lors d’un troisième voyage, quelques jours plus tard. Assistante commerciale dans une société d’informatique, elle passe le plus clair de son temps au bureau et dans les transports en commun.

Les femmes enchaînant une seconde carrière après leur journée de travail, la sanction est double. Et quand on est la mère de trois enfants, l’épreuve est terrible. « Si je ne devais pas passer dix-sept heures de ma semaine dans un train, les choses seraient plus supportables. Mais ce n’est pas le cas« , assure-t-elle. Femme ordinaire menant, comme nombre de ses contemporaines, une existence extraordinaire, elle a tenu à nous expliquer son rythme, ses contraintes et sa relation si particulière avec le monde ferroviaire.

« Le prochain retard sera le dernier »

« Tous les matins, je pars de chez moi vers 6h20. Les trains de Malesherbes sont capricieux et je préfère prendre de l’avance. Mais c’est rarement suffisant« , avoue-t-elle dans un petit sourire. Dans l’absolu, Marine pourrait partir de chez elle plus tard. Mais, un jour sur deux, elle constate que sa rame est en panne, qu’elle est bloquée en gare ou qu’elle ne passera tout simplement pas.

« Pour chaque retard, j’essaie de récupérer un justificatif. Mais, quand les guichets sont fermés, je prends les écrans d’infos en photo. Même si ça n’a strictement aucune valeur juridique, ça me permet de donner le change. »

Il y a six mois, la mère de famille est arrivée au bureau avec deux heures de retard. Un accident d’exploitation, comme on dit, a contraint les exploitants de la ligne D à paralyser le trafic. En arrivant à Paris, un message l’attendait sur son répondeur. Son chef voulait la voir dans son bureau dès que possible. « Ce monsieur m’a accueillie froidement et m’a annoncé tout aussi froidement que le prochain retard important serait le dernier. » Depuis ce jour, Marine vit dans l’angoisse. « J’ai même pensé à déménager pour échapper au D. Mais c’est peine perdue. »

Le rythme de la vie

Dans son secteur d’activité, on ne compte pas ses heures. Même si le créneau de l’informatique est en plein boom, sa société est fragile. Dans ce contexte, le travail d’une assistante commerciale est prépondérant. Tout passe par elle. Les devis, les factures et les demandes de rendez-vous ou les ventes directes…

Marine est importante, sans vraiment l’être. Et quand elle termine sa journée, vers 18h30, elle regagne la station de Châtelet en récupérant deux lignes de métro, au passage. Son périple, elle le vit comme une fatalité, un mal nécessaire et se promet d’investir un jour dans une voiture. Mais elle sait pertinemment qu’elle ne le fera pas de si tôt. Elle avoue à ce propos qu’elle « n’aime pas la voiture. »

« Les gens sont dangereux, poursuit-elle. Ils sont fous. Dans une rame, les seuls désagréments viennent des jeunes qui écoutent leur musique trop fort, des indélicats qui ne cèdent pas leur place et la saleté des trains. » Ce rythme, elle le subit depuis des années. Mais elle reste déterminée à poursuivre sa route. Elle ne saurait s’y dérober. Elle n’en a d’ailleurs pas le droit. Mère célibataire, Marine n’a pas d’autre voie pour subvenir aux besoins des siens.

Une nouvelle de taille

Il y a quelques semaines, Marine comme nombre d’autres usagers de la ligne D a appris qu’une modification des dessertes serait prochainement mise en place. Une nouvelle interconnexion sera mise en place à hauteur de Corbeil-Essonnes. Même s’il ne s’agit que d’une attente supplémentaire d’une dizaine de minutes, cet arrêt est surtout synonyme de nouvelles incertitudes.

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« Quand je m’asseyais dans le train à Malesherbes, je savais que j’étais tranquille jusqu’à Paris ou Juvisy. Mais, maintenant, je vais devoir croiser les doigts à Corbeil« , dit-elle d’un ton fataliste. Demain, qui sait, Marine arrivera à l’heure au bureau… / Jérémy Felkowski