Fred Garbo, le caméléon gay des banlieues

FICTION – Rares sont ceux qui connaissent sa vraie histoire. Fred Garbo est passé maître dans l’art de se camoufler le jour. Et ce, pour une seule raison : vivre, embrasser et aimer librement un garçon la nuit ou le week-end. Récit d’une rencontre imaginaire dans la France de 2018.

Avertissement : bien qu’inspirés en partie de faits réels, les personnages et les situations de ce récit sont purement fictifs. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

 

« Nanterre-Ville » : donc, c’est là que je dois m’arrêter. Il est huit heures du matin. La gare RER est bondée. Les immeubles de verre et de béton, serrés les uns contre les autres autour de la préfecture, ont laissé la place à ceux des années 70 de l’université, égrenés entre de grandes pelouses arborées. Le temps de remonter à pied la longue rue de Stalingrad, puis celle des Anciennes-Mairies, avec ses pavillons aux allures provinciales, j’arrive pile poil à l’heure à la terrasse de l’Apostrophe Café, devenu mon QG.

J’y donne mes rendez-vous pour le reportage autour du multilinguisme à Nanterre, sur lequel je planche depuis six mois. Je remarque en terrasse un homme brun, dont le visage plutôt pâlichon semble traversé par la couleur magnétique de ses yeux. Bleus. Il est là, étrangement, à chacun de mes rendez-vous. Je l’observe de loin. Il semble plongé dans un ailleurs que lui seul connaît. Je commande un café après l’interview. L’homme s’approche de ma table ce jour-là et me demande si j’accepte qu’il s’y assoit. Je dis oui pour une fois.

« Homo, comme ils disent »

« Vous êtes journaliste, n’est-ce pas ? Je vous ai écouté pendant que vous questionniez les personnes assises en face de vous. Je ne sais pas pourquoi, mais je vous fais confiance »,  dit-il, d’une voix presque morne. La discussion s’instaure. L’homme brun aux yeux bleus devient soudain prolixe. Il s’appelle Fred, Fred Garbo. Il a trente-cinq ans. Il vient prendre un café ici parce qu’il travaille près de la Maison de la musique, au Planet Sushi … où il est impossible de boire un café.

– « Dans la journée, je fais tout pour être discret. Bien obligé… J’ai plusieurs vies parallèles !

– Ah bon ? C’est-à-dire ?

– La nuit, je suis DJ au Queen ou au Rex, selon les moments. »

Je n’ai pas besoin de poser d’autres questions. Il raconte. Je l’écoute. Réceptionniste dans les hôtels, livreur de journaux, acteur de pubs, conseiller de vente en téléphonie, animateur socioculturel, cuisinier. Il a besoin de me raconter son histoire, il n’en peut plus. Raconter aussi, au nom de tous ses « frères et sœurs ».

– « Vos frères et sœurs ?

Oui, je suis homo. Vous êtes choquée ?

– Non. Je devrais ?

– Il faut en parler, des homos qui vivent cachés comme des clandestins dans les banlieues, et créer un mouvement ! »

Lire aussiStéphane Corbin, combat l’homophobie en chansons

A Versailles, à Rouen ou à Bordeaux

Fred n’en peut plus. Il a peur. Peur d’être insulté, encore, ou de prendre des coups, peut-être,  comme Mounir, l’un de ses « frères » à Trappes. « Il est en mille morceaux. Ses potes l’ont tabassé quand ils ont découvert qu’il avait des rendez-vous nocturnes à Paris avec des garçons. Tous sont de confession musulmane. Pourtant le Coran n’interdit pas l’homosexualité ! », me confie Fred. Il y a aussi Sarah, élevée dans la foi catholique, au cœur d’un quartier huppé de Nantes. Ses parents voulaient à tout prix qu’elle suive une « thérapie de réorientation sexuelle » dans le Sud-Ouest de la France. Sarah a refusé catégoriquement et, bien que mineure, a quitté sa famille. Fred l’a rencontrée alors qu’il était DJ à la Villa Rouge à Montpellier, et l’a hébergée pendant plusieurs semaines. Il y a aussi Dimitri et Bassem. Ils ont passé plusieurs jours à l’hôpital, à Versailles. Plusieurs côtes cassées. Défigurés.

Ça aurait pu arriver à Aubervilliers, à Sarcelles, à Rouen ou à Bordeaux. « Juste parce qu’un soir, l’un a embrassé l’autre, son chéri, en sortant d’un restaurant. Trois types les ont alpagués. C’était affreux. Être homosexuel n’est pourtant plus un crime en France depuis plusieurs siècles. On se croirait au Moyen Age ! Ou en Égypte, ou en Iran ! », affirme Fred, en soupirant. Je perçois sa colère sourdre. En 2018, il existe encore 72 pays où être homo est passible de prison. Pire : de peine de mort.

Fred Garbo, le caméléon gay des banlieues

Stratégies de camouflage

« Fred Garbo, c’est votre vrai nom ? » Il esquive et sourit. Nous en sommes à notre troisième café. Il me révèle quelques-unes de ses ruses de Sioux pour cacher son homosexualité. Se protéger. Il se sent coupable d’être différent, et s’est imposé des règles de vie. Ne pas porter de tee-shirt moulant, ni de bijoux, ne pas lire en public le dernier numéro du magazine Têtu, être diplomate, faire profil bas, ne pas se laisser impressionner ou montrer que rien ne vous atteint, partager les mêmes blagues sexistes, plus ou moins salaces, parfois à teneur homophobe ou raciste, avec ses collègues de travail et faire semblant de rire de leur « Nous, on est des vrais mecs, on est virils ! ».

Fred baisse la tête. Il a honte de son art de « faire avec » les préjugés et les stéréotypes. Mais il n’est pas à un paradoxe ou une contradiction près, et me lance :

« – C’est une recette que je vous donne ! La vie est une immense scène de théâtre, non ?

C’est ce qu’affirmait William Shakespeare. Vous êtes sir John Falstaff ? »

Fred se met à rire vraiment, pas dupe de ma fausse naïveté. « Je suis plutôt un caméléon ! » Il ne compte plus le nombre de fois où il a dit à ses collègues, lorsqu’ils l’invitaient à un afterwork, « je suis fatigué », avant d’aller faire chauffer un dancefloor parisien, métamorphosé en drag-queen d’un soir.

Lire aussi : le portrait de Robert Badinter qui a aussi lutté pour la cause LGBT.

Pour vivre gay, vivons cachés

Dissimuler, s’adapter par mimétisme, se fondre dans la masse, se soustraire au regard de l’autre -dans tous les sens du terme- se contrôler sans cesse, mentir… est pourtant effectivement épuisant. Ses stratégies de camouflage, Fred  les a expérimentées dès l’adolescence. Ses parents vivaient dans la banlieue -au sens étymologique- lyonnaise. Pour eux, être un homme qui aime les hommes, est tout simplement impensable.

Fred n’en peut plus de cette chape de non-dits. Ça le mine. Il finit par me raconter qu’une amie de longue date, Nina, joue parfois à être sa fiancée pour rassurer ses parents à propos de sa « normalité » lors des fêtes de fin d’année. « S’afficher » en jeune couple, sauver les apparences, ça les amuse beaucoup.  Nina se prête également à ce jeu de dupes pour aller acheter un parfum féminin, ou du maquillage, que Fred a envie d’offrir à Chris, son compagnon.

Lire aussi : Shawa : d’homme à diva, portrait d’une femme transgenre

Il y a un je-ne-sais quoi d’Oscar Wilde dans cette rencontre inattendue. Tous les week-ends, Fred trace la route jusqu’à Dieppe et rejoint Chris. Il redevient Fred, amoureux, enthousiaste, sincère, friand de bons mots et de mets délicieux, de jour comme de nuit. Vivant, quoi. Sans tous ses « faux self » qui lui servent de carapace. Loin de Nanterre et de ses « frères et sœurs » des banlieues. Au-delà du périph’.                                                                     Cécile Faver