Ce coach 2.0 veut rendre le pouvoir aux fans de foot

Coacher l’équipe de son cœur : chaque supporter en rêve. Avec le Web Football Club et United Managers, Frédéric Gauquelin l’a fait !



Avant de lancer le projet United Managers, ce prof de sport dans un lycée technique de la banlieue de Caen, “capable de regarder de la pelote basque ou du football gaélique avec le plus grand intérêt”, a fondé et fait croître le Web Football Club (WFC) entre 2002 et 2006.

Le WFC ? Un club de foot tout ce qu’il y a de plus normal… excepté son coaching révolutionnaire. Aux commandes, des internautes prenaient les décisions sur l’entraînement et la stratégie. On les appelaient les “entraînautes”. C’était un peu comme Football Manager, mais… en vrai !

À l’initiative, un grand geek… enfin, plus qu’un geek, un prof de sport geek. “Et ça, c’est comme un hardeur enfant de chœur : ça ne court pas les rues !

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Football collaboratif

Des années plus tard, Frédéric se souvient : « Pendant la première saison, on n’avait que 50 entraînautes pour coacher l’équipe en ligne. » N’étant pas développeur, il avait fait appel à une boîte de développement pour créer « un game design ludique, tout en veillant à ne jamais oublier qu’on gère une équipe de vrais humains, jouant en chair et en short tous les week-ends ».

Grâce à l’ancien joueur pro Stéphan Lemarchand, il réussit à mener le WFC de la 5e à la 2de division… Et ce, en trois ans seulement ! « À l’heure où internet n’était qu’un minitel amélioré, on a fait mieux que ce qu’avaient réalisé des clubs de Ligue 1 comme Lorient, Bastia ou Monaco », s’enorgueillit-il.

À chaque match, on voyait galoper le prof d’EPS, caméra au poing, espérant ne rater aucune action. « L’idée était de fournir un résumé du match en images », explique aujourd’hui Frédéric.

Reconnaissance

Derrière leurs écrans, ou en tribune, des entraînautes de France, d’Europe, d’Amérique et même d’Afrique se livraient à des analyses. À partir d’infos et de stats, les coachs virtuels jugeaient les performances de chaque joueur. En ligne, chacun participait au choix des entraînements, de la composition de l’équipe, de la stratégie, de la tactique (4-4-2 ? 3-5-2 ou 4-3-3 ?). Sur le site, les votes d’un nouvel inscrit n’avaient que peu de poids. Mais s’il persévérait et visait juste, il pouvait s’élever au grade de directeur technique, dont les choix pesaient pour 50 % de la décision finale.

Pierre Villoslada occupait ce poste virtuel du club. Fan de la première heure, le WFC lui permit de devenir un véritable acteur de sa passion. “Le staff sur place tenait compte de nos décisions, se félicite-t-il. Et cette reconnaissance, c’était plutôt grisant. »

« La force du concept, confirme Frédéric, c’est qu’au lieu d’être un simple spectateur, les supporters vivaient la vie du club. Or, pour que ça marche, il a fallu que ce soit collaboratif à 2 000 %. »

Mais qu’en pensait le coach « physique » ? « Son rôle pouvait paraître ingrat, avoue-t-il, puisqu’il se contentait d’appliquer les recommandations validées par les entraînautes. » Et pourtant, « c’était assez agréable », pour lui. En effet, plus de pression, ni de favoritisme, ou de rancœur : à chaque match, les supporters vivaient collectivement leur victoire ou leur échec.

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Tous les espoirs sont permis

Dès 2003, les victoires s’enchaînèrent. Plus de 18 000 entraînautes se connectaient chaque semaine. Le gardien et capitaine de l’équipe Romain Vanthuyne était même devenu une gloire locale. « Cette aventure n’aurait évidemment pas eu la même saveur sans de bons résultats », confie Frédéric.

Et le fonctionnement très démocratique du club attirait la presse. « Il paraît que les entraînautes fixent même le prix de la buvette ? », demandaient les journalistes. La machine médiatique s’emballait. « Dès qu’on passait à la télé ou la radio, on avait des boosts d’inscriptions de folie !, se rappelle Frédéric. Le serveur informatique sautait. On perdait de nombreuses inscriptions potentielles à cause des bugs. Mais on n’avait pas les moyens de faire autrement. »

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« Ce qu’il nous fallait, c’était une sorte de Roman Abramovitch »

Or, début 2005, le WFC vit s’éloigner le rêve de jouer le championnat d’Europe. Car, pour y arriver et « monter », il fallait de l’argent. Or, à l’époque, les sponsors ne voyaient pas l’intérêt d’investir dans la pub en ligne. Certes, le WFC était alors le seul club amateur sponsorisé par Adidas, RTL et AESports. Mais cela ne suffisait pas. Et lever des fonds via une opération de crowdfunding n’était pas encore à la mode. « Nous n’avions pas les moyens financiers de franchir ce cap, confie Frédéric. Il nous manquait environ 300 000 euros. Ce qu’il nous fallait, c’était une sorte de Roman Abramovitch (milliardaire russe, propriétaire du club de Chelsea en Angleterre). »

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“J’ai décidé d’arrêter”

Même si « la communauté d’entraînautes était toujours au taquet », le prof d’EPS commença à se fatiguer à force de cumuler son job avec la gestion du site, de l’équipe, des vidéos… « C’est une vie de fou que j’ai eue ces années-là », avoue-t-il.

Sa dernière chance : laisser Wanadoo entrer au capital. « On devait devenir le Wanadoo Football Club », glisse le coach. J’avais rencontré le numéro 3 de l’entreprise à Paris. Elle allait refaire le site web, le traduire en anglais, en italien et même en hollandais ! » Le coach repartit de Paris gonflé à bloc. Trois mois plus tard, mauvaise nouvelle : France Telecom racheta Wanadoo pour fonder Orange… oubliant au passage le WFC.

« Après ça, j’ai décidé d’arrêter. J’étais à bout de souffle, lâche le quadra. On était un peu trop en avance sur notre temps, mais j’avais quand même le sentiment d’avoir fait ce que je devais faire. Check ! Ça, c’est fait ! J’ai tourné la page assez facilement. »

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Le come-back

Pendant 10 ans, Frédéric a alors repris son job de prof d’EPS, tout en faisant le tour du monde. Une belle décennie, « faite de rencontres de cultures radicalement différentes. Un bonheur absolu ».

Puis, voici que Bruno Belas, ancien joueur du WFC, frappe à sa porte et tente de le convaincre de ressusciter le WFC. 15 ans plus tard, Frédéric Gauquelin tente ainsi à nouveau l’expérience. Désormais, la technologie n’est plus un frein, bien au contraire. On est définitivement entrés dans l’ère de l’interactivité. Entouré de Stéphan Lemarchand et de Bruno Belas, et avec le soutien de la Banque publique d’investissement, il inaugure sa nouvelle plateforme : United Managers.

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La FFF reste à convaincre

Quoi de neuf, par rapport au WFC ? « On y a apporté ce que la technologie de 2019 nous permet d’apporter : la diffusion des matchs en direct avec plusieurs caméras et ralentis, les statistiques de la rencontre en direct et les données GPS en live, le chat vocal avec le staff sur le banc pendant les matchs… » Bref, tout est en place pour une belle épopée.

Il lui reste encore à convaincre la fédération française de football. Mais, Frédéric en est certain, les mentalités sont en train de changer. « Dans 20 ans, ce sera fou de penser qu’une seule personne pouvait autrefois décider de tout dans un club ! », prédit Frédéric, que le succès sur les réseaux sociaux conforte dans ses convictions. Alors, prêts pour la révolution du foot participatif ? / Valérie Pol