Le « poète de proximité » Marien Guillé prend la plume. Laissez-vous surprendre par son récit de voyage, en France. Un voyage qui ne laisse pas indifférent.

Vous en êtes à l’épisode 8 : « Propriété privée »

 



L’errance n’est jamais complète. Chercher à l’atteindre, c’est s’en éloigner.
Il y a toujours un choix à faire. On prend toujours une direction au détriment de toutes les autres. On choisit sa route, sa façon d’errer, le chemin où se poseront les fruits du hasard. L’errance a autant de visages qu’il y a d’errants sur les routes. Au cœur des villes comme au bord des champs, dans la foule comme au fond des clairières, l’errance est une façon de chanter et d’écouter le monde, très personnelle, qui nous plonge sur le côté d’une vie raisonnable et ordonnée, un peu comme une bande d’arrêt d’urgence : on fait une pause, dans un contentement restreint mais suffisant. On ne demande qu’à avancer. On voit la marge, on ne voit souvent qu’elle, on y est comprimé, mais on y est satisfait car on marche longtemps. On voit du pays. On est en marge sur du long terme.

Vaut-il mieux une marge constamment renouvelée ou bien tourner en rond au centre, avec la même vue chaque jour, pendant toute une vie ?

*
Les panneaux de circulation
Comme autant de fantaisies urbaines

Le marcheur n’y est pas soumis
Un sens interdit
N’interdit rien au marcheur
Aucun stop ne l’arrête
Les feux rouges
Sont comme des baies arbouses
Sur un arbre noir

Pour votre sécurité,
Contrôles Radar Fréquents

Merci.
Je ne risque rien.

*

Il y a l’errance au cœur du monde, dans le bruit, la foule, la clameur, l’errance au grand jour, anonyme, au milieu des vagabonds de tout poil… mais il existe aussi une façon d’errer qui ne rassure personne, ni le voyageur, ni les résidents du lieu traversé. Il existe sur terre des quartiers hostiles à l’errance, où on se sent tout petit, écrasé par le silence des volets clos, la végétation si bien taillée, l’absence totale de vie dans des rues résidentielles où chacun vit reclus derrière ses murs, les hauts murs qui longent les propriétés aux portails sécurisés.
Des quartiers où tout est trop calme, trop propre, trop éteint.

Des quartiers souvent éloignés des centres villes, plutôt proches des zones industrielles. On y marche derrière les glissières de sécurité, car il n’y a parfois même pas de trottoir.
On passe devant des immenses magasins de bricolage, de cuisines, de vêtements, des pépinières, des grandes surfaces, des entreprises de bâtiments, de sanitaires, d’informatique, des bowlings, des cinémas, des parcs d’attractions…

Cambrioleur en repérage

Tous ces bâtiments, apparemment sans âme, abritent des vies qui y travaillent toute la journée, parfois sans voir la lumière du jour. Le midi, il y a des cantines d’entreprises qui tournent à plein régime. On peut voir aussi plein de gens déjeuner seuls enfermés dans leur voiture, garés sur les immenses parkings devant les bâtiments. Face à leur volant ils piquent leur fourchette dans leur Tupperware. Ils écoutent quelquefois la radio.

Puis, sans presque s’en rendre compte, on quitte la zone. Il y a quelques champs avec des serres de culture, un canal, une pinède. On entre dans un quartier résidentiel, rempli de résidences pavillonnaires, de propriétés, de maisons individuelles. Quelques commerces de proximité subsistent ça et là. Ici on ne fait qu’habiter. On ne vient que pour rentrer chez soi ou pour visiter quelqu’un. On ne s’y promène pas. Il n’y a rien à voir. Un marcheur dans ces rues est une présence suspecte.
Rapidement, je pourrais apparaître comme un cambrioleur en repérage.

Le bus 20 passe.

Je monte Je valide

Des dizaines de panneaux ornent le chemin :

Propriété Privée

Défense d’Entrer

Chien Méchant

Je monte la garde

Accès Interdit

Danger de mort

Jeux de ballon interdits

Villa Piégée

Marcher seul et isolé, au milieu du rien, dans ces quartiers immenses aux maisons souvent fermées toute l’année, des villages entiers de résidences secondaires, endormies, éteintes. On pourrait même dire laissées pour mortes, s’il n’y avait ce soupçon de vie, cette présence mystérieuse de méfiance et de suspicion envers le moindre mouvement au dehors.

Attention chien méchant

Propriétaires féroces

Se promener ici, c’est se perdre dans le silence et l’oubli. Il y a bien une école, plus bas, qui accueille les enfants des quelques familles résidentes à l’année. La dame qui assure la traversée du passage piéton, avec son gilet jaune flashy, discute avec une maman : « Je lui ai dis cent fois : « Tu ne fais pas rentrer quelqu’un que tu ne connais pas ! » »

*

De retour dans le sud de la France, en route pour visiter des amis qui n’ont jamais bougé de leur lieu de travail, même une fois à la retraite, je retrouve la crispation de traverser des villes uniquement peuplées de personnes âgées : vie sociale très limitée, calme presque inquiétant, activité nocturne nulle, politiques sécuritaires extravagantes, sentiment plombant d’une existence lente qui bientôt s’arrête… un certain malaise envahit celui qui vient d’ailleurs car il lui est difficile de reconnaître ici un sentiment familier, difficile pour lui de se sentir le bienvenue. Difficile pour lui de sortir.
On arrive dans des villes peuplées d’individus du quatrième âge. Ce n’est pas le troisième âge, non, c’est encore après, c’est le quatrième : celui où on devient presque aussi vieux qu’un enfant. On se méfie de tout ce qui vient d’ailleurs, on a du mal à marcher, toute chose se fait lentement. On devient malade, on vit en silence et le monde entier doit s’occuper de nous.

Viager, arthrite et déambulateur

Des villes qui vieillissent sans faire de place à la jeunesse, qui marchent au ralenti, qui ferment tôt leurs volets, leurs bars et leurs lignes de bus. Des villes dont certains quartiers n’ont aucune vie extérieure, où d’autres ne sont habités que trois semaines par an, tout le reste de l’année étant un grand silence.
Des villes guidées par la peur où les visages inconnus doivent montrer patte blanche, où l’errant est tout de suite suspect. Des rues désertes le soir, des visages fermés, autant de rides sur les visages qu’il y a de jours dans l’année, des cannes, des cabas à roulette, des déambulateurs, des services de gériatrie.

Vivre dans une ville de vieux, c’est avoir l’impression de circuler dans une maison de retraite géante, c’est voir la file d’attente devant le cabinet de radiologie dès 7h15, avoir toujours l’impression de marcher le plus vite dans la rue, même lorsqu’on avance au ralenti, être constamment regardé avec suspicion pour son jeune âge. C’est se demander où aller pour rencontrer des gens, avec qui pouvoir se lier d’amitié, étant donné l’espérance de vie moyenne restante. C’est voir des corps tout tremblant pousser la porte des magasins ou s’asseoir dans le bus, bien accrochés aux barres. C’est entendre parler sans cesse plus fort de peur de ne pas être entendu, c’est passer devant de nombreuses boutiques d’audition-surdité conseil, voir des affiches pour des lotos où les premiers prix à gagner sont des déambulateurs et des sièges glissants pour escalier, voir les rues peuplées de dames en robes des années 40 et en collants blancs, c’est se demander où on peut rencontrer des filles d’un âge inférieur à celui de notre grand-mère.

C’est entendre ceux qui font de drôle de bruits en mâchouillant leurs lèvres, ceux qui respirent fort, ceux qui parlent tout seul à voix haute, les sourds qui crient, ceux qui tremblent de la tête, ceux qui avancent en reculant, ceux qui se tiennent contre les murs le long du trottoir… sur les façades des mairies, ce n’est plus la devise de la république que l’on peut lire. Elle a été remplacée par celle-ci, trois mots-clés de la vie quotidienne locale : viager, arthrite et déambulateur !

*

La voix d’une grand-mère qui crie à sa petite-fille
Jouant dans la rue
« Une porte, ça se ferme ! »
Et dans un claquement sourd
La pensée d’un village accueillant
Se brise en mille morceaux

Le courant d’air ne passe pas

Et le sourire de la petite fille
Disparaît de votre visage

*

Pour observer la singularité de la vie au rythme de ceux qui la font, il faut venir, en pleine journée, voir comment les retraités investissent la médiathèque. Tout commence par la guerre cordiale menée entre petits vieux et petites vieilles afin de s’approprier le journal du jour.
Le Var-Matin d’aujourd’hui, vous l’avez ?
– On est quel jour aujourd’hui ?

Une vieille dame, qui vient ici tous les jours ou presque, dès qu’elle arrive, prend toute la pile des journaux et s’installe à une table au bord de la fenêtre. S’apercevant que les journaux ne sont plus dans leur bac dédié, une autre lectrice cherche du regard et s’avance vers elle :

Vous disposez de combien de Var-Matin ?
J’ai pris toute la pile !
– Je peux vous en emprunter quelques uns ?
– Vous me les rendrez tout à l’heure, hein !
– A chaque fois, vous les prenez tous ?
– Oui, mais si les gens en veulent, ils viennent me demander !
– Ah ils viennent vous demander à vous… ?

Plus tard, une autre lectrice vient s’asseoir à la même table. On sent l’accapareuse de journaux agacée par l’arrivée de cette inconnue sur son territoire. Elle avait mobilisé les quatre chaises et la table entière au service de son confort ; cependant une petite dame, avec politesse et douceur, se permet de lui demander si elle peut s’asseoir ici ! Mais quelle est donc cette élégance qui ose tout, d’où vient cette audace irrésistible?
Cette chaise est libre ?
– Non j’ai posé les magazines dessus…
– C’est pour mon sac…
– Entre les magazines et votre sac, les magazines ont la priorité, je crois !

Puis finalement, l’agacerie étant terminée, et puisque c’est l’ennui qui guide tout en ce bas-monde, elles pactisent et se mettent à discuter, à comparer leurs vies de midinettes.
Anne, 72 ans, déclare : « J’habite en viager avec une petite vieille ! 94 ans ! Ah, elle a la forme, hein ! Elle a un sacré tempérament, elle va vivre longtemps… Mais je m’en fiche! »

Même les jeunes femmes ont l’air âgées

Lorsqu’on s’approche des comptoirs d’emprunts, où les bibliothécaires, les seules personnes de ce bâtiment avec moi à ne pas encore avoir atteint le quatrième âge, se démènent ardemment pour satisfaire l’insatisfaction chronique des usagers. Dans une lenteur inouïe et fragile, on assiste aux contrastes étonnants qui naissent de la rencontre entre les réflexes centenaires du quatrième âge et la modernisation des outils de la médiathèque, voulue par le député-maire.

« C’est vous qui m’avez appris à regarder sur l’ordinateur depuis chez moi pour savoir ce qu’il y a à la bibliothèque. Oui, c’est vous qui m’avez montré… Je vais en prendre que trois, celui-ci est un peu gros, ma voiture est pas tout à côté, ça va me faire lourd… Ah bon, il faut faire refaire ma carte ? Pour les nouveautés, c’est 8 jours, c’est bien ça ? C’est quand ça monte que ça me peine de marcher. Ma date de naissance ? 3 septembre 1920. »

Au milieu de cette ankylose, de cette morgue à retardement, je croise une femme dans le bus, belle et jeune, mais ici, même les jeunes femmes ont l’air âgées, déjà vieillies du poids de leur existence dans un environnement où elles ne peuvent souffler, s’amuser, rire, danser.
Rester jeune.

Je croise le regard de cette femme qui porte à bouts de bras ses quatre enfants. Le plus vieux d’entre eux semble avoir à peine treize ans, et déjà, il fume avec sa mère. Pantalons déchirés, sacs troués, visages sales, la famille s’entasse dans la vie comme une montagne sur une main. Lorsque le petit se traîne par terre, dans la saleté qu’il n’a pas commise, la mère serre ses jambes dans ses mains et l’amour se serre très fort contre la lumière de son visage. Je lui souris avec désespoir, comme si je revendiquais son droit au bonheur. Elle me répond, sans trop y croire, mais avec conviction malgré tout, comme si elle revendiquait son droit d’y croire encore, à ce bonheur.

J’aimerais pouvoir lui parler, lui dire que je comprends ce qu’elle vit, la douleur, la colère, la dureté de son existence, de son être, la maigreur de son corps, les cernes de son regard… la vie qui l’a laissé de côté et toutes la folie qui lui a fallu commettre pour tenir debout. Lui dire que je comprends ces enfants arrivés par accident, mais aimés quand même plus que tout, que je comprends cette vie foutue en l’air par les promesses, par l’argent, par l’attente, subie quand même, assumée malgré tout. Mais non, je ne dirais rien. Je ne comprends rien. Rien de son quotidien, de ses responsabilités, de ses découragements, de ses élans, de ses paroles lâchées aux enfants comme des miettes sur le chemin. Je ne peux que regarder avec les yeux de l’empathie, mais je ne pourrais jamais comprendre. Mon corps suit un autre chemin, mon âme est appelée par une autre vie. Je n’ai que des yeux pour voir et pour me souvenir.
De ce sourire dans un bus.

La méfiance des portes closes

Quartiers résidentiels aux vies barricadées derrière des portails électroniques. Tout de suite, les regards deviennent plus méfiants. On ne croise que des voitures qui ralentissent, des yeux semblant vous analyser derrière les vitres, on veut voir qui vous êtes, qui se promène ici, ce visage qu’on n’a jamais vu.
On marche suspect. Toujours. Quelqu’un qui marche là où on ne marche pas, c’est toujours suspect. Tout le monde a une voiture ici et personne n’en sort tant qu’il n’est pas arrivé à la maison. Avec tout ce qu’on voit à la télé, dans un contexte de vie toute abritée, l’errance constitue un trouble à l’ordre public.
Le contact avec les habitants locaux n’est pas simple. Et pourtant il est nécessaire parfois : dans toute vadrouille menée en terre inconnue, on est naturellement obligé se débrouiller avec des gens qu’on ne connaît pas, qui ne nous attendent pas, qui ne veulent pas être dérangés.

On doit aller à leur rencontre si l’on veut trouver un abri, une indication, un passage, un peu d’eau, ou simplement une parole. Généralement, c’est vous qui faîtes le premier pas. C’est rare, dans un quartier résidentiel urbain, qu’en vous voyant de loin, l’individu vers qui vous vous dirigez d’un pas assuré, qu’il soit en train de sortir les poubelles ou de promener son chien, qu’il sorte de sa voiture ou qu’il se tienne derrière les grilles de son jardin, lève le bras pour vous saluer comme si vous étiez une vieille connaissance, ou mieux, comme s’il vous attendait. Il n’y a que dans les villages de caractère que cela peut se produire.

Votre allure ne correspond à aucun profil identifiable qui pourrait immédiatement le rassurer.
Quand on revient dans la vie normale, là où les gens vivent chez eux, avec notre visage de vagabond qui a traversé tant de routes, nos yeux remplis de paysages qui s’entrechoquent, l’âme débordante de gratitude et de ravissement, c’est toujours un choc de se confronter à nouveau à la méfiance des portes closes.

J’ai deux gros chiens vous savez !

Lorsqu’on s’approche d’une maison, les situations se ressemblent : plus la maison est ouverte aux quatre vents, moins il y a de clôtures et de verrous, plus l’on vous accueille et l’on vous donne, même du peu que l’on a. Plus la maison est protégée, surveillée, cachée, plus on vous fait bien comprendre que votre place est de rester à l’extérieur. La plupart du temps, on ne demande rien, mais on s’entend dire: «Qu’est-ce que je peux faire pour vous, mon pauvre ami…. C’est chez moi, ici, c’est privé… Je peux rien faire pour vous, vous êtes chez moi… Non, désolé, je n’ai rien contre vous, mais (surtout lorsqu’on est barbu…) j’ai deux gros chiens vous savez ! »

Vous n’êtes pas un SDF – la propreté de vos vêtements, le soin de votre visage vous trahissent tout de même – mais vous n’êtes pas vraiment non plus un randonneur du dimanche : votre duvet qui dépasse, votre matériel de survie, les livres, la grosseur du sac révèle qu’évidemment vous êtes en route pour plusieurs jours. De plus, vous ne suivez aucun sentier balisé, sinon comment seriez-vous arrivés jusqu’ici, là où personne n’arrive, si ce n’est par hasard, dans ce quartier résidentiel où il-ne-se-passe-jamais-rien-ici-on-est-tranquille ?

Plutôt que d’être rassuré, c’est la méfiance qui prime. Pour vous comme pour lui, d’ailleurs.
Quelques paroles s’échangent tout de même, dans un service minimum plein de retenue. Soit le bonhomme consent à vous aider – il se contente de donner une information et, gêné, pour éviter que la conversation ne continue, prétexte une obligation quelconque pour vous garder à distance de la porte de sa maison en s’assurant de vous laisser sur le côté de la route – soit on vous tourne le dos en faisant semblant de ni vous voir ni vous entendre, et on laisse faire les chiens qui se chargent de vous dissuader d’insister.



Nature humaine

Le bonhomme, ou sa femme, d’ailleurs, qui pourrait être là, en train de replanter ses géraniums, assumera totalement son refus d’avoir un échange avec vous, fera mine d’ignorer l’information que vous désirez mais sera ferme et sans hésitation sur le fait de vous rappelez que vous vous trouvez chez lui, dans sa propriété, dans sa maison, et qu’il attend que le plus vite possible vous disparaissiez, sans quoi il n’hésiterait pas à faire intervenir les forces de l’ordre. « Il n’y a rien par là, monsieur, c’est une propriété privée », lancerait-il, défense aveugle devant votre grand élan d’amour et de curiosité, inébranlable même face au refus le plus terrible du monde, votre dose de bienveillance dont il n’aurait absolument rien à craindre mais qu’il est trop méfiant pour recevoir, refusant ainsi tout contact par l’affichage du grand sourire hypocrite de celui qui veut absolument vous voir dégager au plus vite.

Amusé de l’absurde de la situation et dépité de la nature humaine – les deux à la fois – vous poursuivez votre chemin sans vous retourner. Lui contemple son effet tout le temps que vous êtes encore dans son champ de vision, et se satisfait, se félicite de sa mince et énorme victoire : vous avoir délogé du chemin sans même vous avoir adressé un mot de sympathie. De sa double victoire, tout compte fait : vous avoir écarté de chez lui en un rien de temps tout en étant resté absolument avare sur toute information qui aurait pu vous être utile, qu’il a en sa possession mais qu’il se félicite de ne pas vous avoir donné, pour vous décourager de poursuivre ce train de vie qui ne lui convient guère.

Même lorsque vous avez complètement disparu, se lisent encore sur son visage la jubilation d’avoir réussi à garder pour lui toute forme d’aide qu’il aurait pu vous procurer et l’assurance que vous ne reviendrez pas fouiller près de sa clôture.

*

Marcher, c’est aller à l’encontre de la peur qui gangrène les villes
Contre la pensée policière qui se méfie du vagabond criminel
Aller contre la logique des portails sécurisés avec code à huit chiffres et clés digitales
Contre tous les systèmes d’alarme

Marcher, c’est aller contre la peur du passant qui arpente les rues le soir dans la pénombre
Et qui s’arrête devant la maison pour lacer ses chaussures
Aller contre les suspicions qui rôdent
Contre les regards méfiants qui épient la rue tranquille derrière les rideaux du salon

Marcher c’est aller contre la peur qui gagne les villes et dépeuple les campagnes
Aller contre le visage rassurant du bruit et des lumières,
Contre les vitrines des magasins et la rumeur de la foule
Qui engloutissent les destinées sous un rouleau compresseur
Qui comprime l’individu dans des rues opaques étroites étriquées
Des appartements sombres sans espace pour pleurer

Marcher c’est aller contre le progrès qui dénature la vie,
Marcher c’est aller dans le sens des étoiles et des sources,
C’est se lever pour la rencontre,
Avancer dans le sens des mystères clairsemés
Dans le sens de la merveilleuse ignorance qui ne sait rien faire d’autre
Que vous faire avancer
Qui ne sait rien faire d’autre
Que vous faire exister ici et maintenant

*

Les Alpes

Finalement, ce qui reste ici, ce sont les paysages. La mer et la montagne s’embrassent. Les villes se tiennent debout entre leurs lèvres. Le ciel a sa robe des beaux jours. La vie est tranquille. L’ennui a ses écoles et les étudiants y sont nombreux.
C’est sûr, le calme n’est pas un luxe. Ici on en a trop, on pourrait le revendre. L’exporter. Le troquer contre un peu de chaos, juste un soupçon, une fleur de vacarme, une larme de désordre. Un petit peu de ce qui déborde tellement chaque jour dans certains autres coins du monde, loin d’ici. Ce n’est pas demain la veille pour la juste redistribution des richesses.
Heureux d’avoir revu mes amis mais soulagé de ne pas demeurer ici trop longtemps, je fais mon sac pour la montagne, la grande montagne, la haute et belle, la blanche et immaculée. Les Alpes sont au programme, le chemin des cascades et des bouquetins, des sapins et des ancolies, des alpages et des gentianes, des refuges en altitude.
La solitude et l’immensité.
Le train est bientôt là.

 

Voie A sur ce quai
Défense absolue de traverser les voies
Repère S
S comme
Société Sarkozy Schtroumpfs Salami Satisfait
Sécu Strasbourg Séminaire Serial Killer Sodomie Sel Soleil

Oh ! J’ai loupé mon train… Saleté !

Le suivant

10h18 direction Valence TGV
Retard de 15 minutes
Difficultés lors de l’acheminement du train

Déjà que les humains sont si compliqués, si maintenant les machines s’y mettent…

J’écris à travers la vitre pour dévorer le paysage et boire toute la buée. J’écris sans trop savoir écrire, je suis un enfant de quatre ans qui fait un coloriage au wagon restaurant. Je colorie les lignes de mon cahier avec des visages, des rivières, des maisons.
Des formes de lettres colorées de gris, comme le paysage qui me rentre dans les yeux.
J’écris aussi vite que les lignes du cahier font avancer mes mots, aussi vite que les rails font avancer le train.
J’écris à la vitesse de mes mains, simplement pour rejoindre le train dans sa vitesse de machine. Je me machinise.
Vivement la montagne…

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