En Hongrie, le dernier maire rouge János Gulyás croit en son étoile


Réélu huit fois depuis la chute du régime soviétique à Borsodbóta, bourgade du nord-est magyar ravagé par la désindustrialisation et l’exode massif des jeunes vers l’ouest du pays ou de l’Europe, le tout dernier édile communiste de Hongrie se plie en quatre afin de maintenir son village natal en vie.

À la gare routière d’Ózd, ancien bastion sidérurgique en déshérence, János Gulyás est arrivé en avance afin d’attendre notre Volánbusz parti de Budapest. Quelques gouttes tombent sur le berceau des aciéries Lénine démantelées entre 1987 et 1996. Venu en van de Borsodbóta, village qu’il dirige depuis le crépuscule du communisme, monsieur le maire issu du Munkáspárt, l’héritier du feu parti unique socialiste-ouvrier MSZMP, sort un parapluie floqué Union européenne pour nous protéger de la pluie. Un quart d’heure de montée plus tard (sans oublier les virages costauds en épingle), le fief de János Gulyás se dévoile.


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Marx et métallurgie

Patron du soviet local de Borsodbóta dans les dernières années du « socialisme du goulash », le fils de mineur est devenu maire de cette paisible commune d’environ huit cent âmes après la transition démocratique de 1990. Il vient d’entamer son huitième mandat consécutif (!) de premier magistrat. En trois décennies, seuls trois adversaires (dont deux lors d’une seule élection) ont osé le défier sans parvenir à le chasser de son siège. Enfant de « gueule noire » et du pays, János Gulyás veille comme un patriarche sur sa terre d’origine dévastée par la fermeture des mines et le déclin de la métallurgie.

« La plaie ouverte par cette catastrophe sociale et humaine n’a jamais vraiment cicatrisé », déplore le politicien arborant un pin’s du Munkáspárt et attribuant la faute aux privatisations post-chute du Mur. « Les dirigeants de l’époque se sont laissés hypnotiser par le capitalisme en connaissant les risques. Faute de travail, les mieux formés ont déserté la région d’Ózd et de Kazincbarcika pour l’étranger ou d’autres parties du pays. Même si les investisseurs revenaient, ils ne trouveraient plus beaucoup de main-d’oeuvre qualifiée par ici », insiste l’édile, possédant un mini-buste de Karl Marx dans son bureau.

Du temps des soviets, János Gulyás avait négocié la construction d’un centre de collecte des déchets, de quatre salles de classe, d’un gymnase ainsi que l’installation de l’eau potable à Uppony, localité voisine de Borsodbóta dont il assumait aussi la charge avant la dissolution du régime soviétique. De 1990 à 2006, les projets mis en route ont décuplé avec l’aide de l’État hongrois. Parallèlement, l’ingénieur-mécanicien de métier s’est formé à la protection de l’environnement et au développement urbain afin de renforcer les dossiers de subventions que le sexagénaire écrit encore souvent lui-même.

Pluie de subventions

L’accélération décisive s’est produit après l’adhésion de la Hongrie à l’Union européenne, en mai 2004. La maternelle et maison de l’enfance occupant un château d’antan, l’école primaire aux ordinateurs régulièrement remplacés, la salle polyvalente jadis bistrot et la mairie jouxtant la Poste ont été rénovées grâce aux fonds structurels. Même l’association locale de pompiers investie également dans l’aménagement paysager, la défense de la nature et l’aide à la création d’emploi, bénéficie de subsides communautaires. Les pancartes indiquant les généreuses enveloppes allouées par l’Union sont légion.

« Monsieur le maire fait son maximum pour maintenir les jeunes sur place. L’argent de l’Union européenne donne de l’espoir, mais les difficultés économiques perdurent. Certaines familles peinent à se nourrir et les enfants vivant dans un milieu parfois violent perdent la valeur de l’apprentissage », témoigne Judit Szipoláné Kriston, directrice de l’école primaire agrandie en 2006. « Ici, Hongrois et Roms apprennent ensemble. Et nous tenons à l’égalité des chances. Plus de la moitié de nos élèves arrivent chaque matin des villages environnants », précise l’ancienne pensionnaire de l’établissement.

le dernier maire communiste de hongrie

©Corentin Léotard

Le jour de notre visite, deux contrôleurs de l’inspection régionale du travail débarqués de Miskolc épluchent les comptes de la municipalité. Celle-ci est l’unique employeur de la commune de Borsodbóta en dehors des trois épiceries de proximité, de l’agence postale et du cabinet médical où l’épouse de János Gulyás officie comme infirmière lorsqu’elle ne mitonne pas d’excellents plats de viande au domicile du couple. Le camping hollandais à la sortie du village ne reçoit plus de vacanciers depuis un bon moment. Le dernier bar récemment fermé est en vente et cinquante des 300 logements habitables recherchent des résidents.

Paternalisme rural

Près du canal coulant au milieu de la localité, l’édile dénonçant la trahison anti-ouvrière de la gauche libérale sur l’autel du profit supervise la construction de huit maisons neuves 100 % équipées qui accueilleront prochainement des ménages modestes. De l’aveu de János Gulyás, la politique profamilles du gouvernement Orbán destinée à redynamiser une fécondité inférieure à la moyenne continentale et le soutien de l’exécutif aux villages isolés, afin de les garder en vie, lui rappellent l’époque où il présidait le soviet du coin sur la fin du régime pro-Moscou de János Kádár (entre 1956 et 1989).


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« Le Fidesz, c’est l’incarnation du capitalisme. De ce point de vue-là, nos positions sont radicalement éloignées », tranche l’élu communiste taclant l’oligarchisation de la Hongrie sous Viktor Orbán et l’enrichissement de ses hommes de paille, comme l’entrepreneur Lőrinc Mészáros. « En revanche, les mesures de soutien aux familles destinées à endiguer l’exode des jeunes et les efforts financiers dédiés aux programmes d’employés communaux comme celui existant à Borsodbóta vont dans la bonne direction », tempère celui qui approuve la politique migratoire drastique du Premier ministre magyar.

Toujours été là pour le village

Monsieur le maire se déclare athée, mais assiste par respect aux messes ouvrant chaque vogue annuelle. Marcheurs et pèlerins effectuent des haltes à quelques mètres de son domicile devant la source Elly au sommet de laquelle trône une croix. Pendant les quatre décennies et demi de domination soviétique entre 1945 et 1989, la seule religion officielle fédérant Borsobóta était celle des mines et des usines avoisinantes désormais désacralisées.

À la mi-février 2020, le géant helvético-suédois de l’énergie et de l’informatique ABB annonçait la fermeture d’ici fin-2020 de son complexe d’Ózd, précipitant mille deux-cent ouvriers de la région vers le chômage. Face à l’enchaînement des drames sociaux, János Gulyás oppose son paternalisme rural et humaniste.

Dans l’école maternelle, des enfants font des puzzles et d’autres jouent aux Lego sous la surveillance d’Erzsike. « János a toujours été là pour le village et ses administrés le savent bien. Sans lui, nous n’en serions pas là aujourd’hui », résume l’épouse de conseiller municipal et vieille connaissance du maire. / Joël Le Pavous