Les talibans, depuis plusieurs années, les traquent sur leur propre terre. Anciens collaborateurs d’armées occidentales, Wasimullah et Fahimullah* se cachent avec leur famille. En danger de mort imminent, le premier demande une « protection fonctionnelle » depuis plus de six ans, en vain. Le second a obtenu un statut de réfugié en France, mais a dû revenir pour un motif impérieux. Avant que les djihadistes ne reprennent le pouvoir et bouleversent à nouveau leur existence.

* Le prénom de ces deux Afghans ont été changés

« C’est dur, actuellement, vous savez. » Wasimullah souffle, puis reprend son récit bouleversant. Le débit est très rapide. C’est que cet Afghan âgé de 35 ans, court après le temps. Enfermé dans son pays avec sa femme et ses cinq enfants, âgés de 3 à 16 ans, il essaie d’échapper aux talibans qui le poursuivent depuis plusieurs années. L’angoisse domine ses nuits. « Avant, j’arrivais à dormir en prenant un calmant, maintenant, il ne fait plus effet », lâche-t-il, dépité. Lui et les siens, originaires d’une région dominée par le mouvement islamiste depuis quelque temps, ne sortent plus, ou alors seulement pour changer de logement à louer afin d’éviter de se faire prendre. Ils se déplacent régulièrement ces derniers temps, à Kaboul ou dans d’autres districts. Le Zéphyr ne peut dévoiler où ils se cachent. Il en va de leur sécurité.

« Vendredi dernier, je n’ai pu aller prier », lance Wasimullah. Au père de famille, on demande, du bout des lèvres, s’il a de quoi nourrir ses enfants. « L’autre jour, glisse-t-il, j’ai acheté des provisions au marché pour quinze jours, et certains amis m’aident, il y a de la solidarité malgré tout. Mais c’est compliqué. Cela fait longtemps que je n’ai plus mangé de viande, par exemple… »

« Ils vont me tuer »

Son tort ? Avoir travaillé pour la France et les Etats-Unis pendant quelques mois, ces dernières années. Entre 2006 et 2007, il a servi comme cuisinier puis gardien sur une base de l’armée française. Deux ans plus tard, l’armée américaine l’a embauché six mois, puis 9 autres mois en 2016 pour des missions dans le bâtiment, lui qui avait auparavant déjà travaillé, en dehors de ces expériences avec les forces étrangères, comme mécanicien dans un garage ou encore dans des restaurants. Wasimullah, pour gagner de l’argent et prendre en charge sa famille, a longtemps cumulé les jobs. Or, aujourd’hui, ce n’est plus possible, les routes sont trop dangereuses, et il a peur.

Détenteurs de listes noires, les talibans recherchent activement leurs ennemis intérieurs. Des journalistes, des activistes des droits humains, des artistes, qu’ils détestent tant, mais aussi des femmes et des hommes, comme Wasimullah, ayant collaboré avec les adversaires des djihadistes. Des personnes qu’ils traquaient bien avant leur retour au pouvoir, cet été.

Wasimullah en garde des souvenirs amers. En 2015, on lui a brûlé sa maison. Fort heureusement, personne n’y était alors, mais il a perdu beaucoup, et notamment de nombreux documents, preuves de ses missions pour les armées française et américaine. Il nous confie également qu’on a aussi voulu l’intimider en faisant exploser une bombe dans un restaurant où il a travaillé. Ce soir-là, il n’y pas eu de blessé, mais l’étau s’est resserré. « S’ils me retrouvent, ils vont me tuer », lâche-t-il avec effroi.


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Réfugié en France, son frère est revenu aider sa mère

Wasimullah s’enferme, la boule au ventre, et ne peut non plus aller rendre visite à ses propres parents, ainsi qu’à son petit frère Fahimullah, la trentaine, et sa sœur, la benjamine de la fratrie, également non grata en Afghanistan. L’histoire de Fahimullah est assez folle. En novembre 2015, le plus jeune des frères, qui a aussi eu une expérience de cuisinier pour l’armée française ces dernières années, a réussi à s’exiler, lui qui n’avait pas d’enfant. Un périple dangereux de près de six mois, durant lequel il a traversé les nombreuses zones montagneuses pour pouvoir rejoindre, à ses risques et périls, la frontière européenne ; un voyage sans assurance au cours duquel son grand frère, Wasimullah, n’a « eu bien sûr aucune nouvelle ». Mais Fahimullah a trouvé refuge en France, puis a su dégoter un emploi, dans un kebab à Paris. Solidaire, Fahimullah envoyait une partie de ses revenus dans son pays d’origine. Notamment pour ses parents et sa sœur, veuve d’un militaire afghan, tué par les talibans en 2016, et mère d’un jeune garçon.

Mais sa mère est tombée malade. Elle devait se faire opérer loin de son domicile. Il fallait que l’un de ses fils puisse l’accompagner. Sans enfant, contrairement à Wasimullah, Fahimullah décide… alors de revenir sur ses terres pour épauler sa maman. Il annonce à son employeur en France qu’il reviendra plusieurs semaines plus tard, puis réserve un aller-retour, après avoir obtenu l’aval de la part de la préfecture. En principe, un réfugié, s’il se rend sur ses terres de naissance, est susceptible de perdre son statut protégé. Or, en raison de son motif impérieux, les autorités françaises lui ont accordé un sauf-conduit pour l’Afghanistan. Et il s’y est rendu comme il avait dit. Mission accomplie : « Ma mère a pu se faire opérer, et elle va mieux », note Wasimullah, conscient des risques pris par son jeune frère.

Ils ont échappé de peu à un attentat

Mais, voilà, ce dernier, en revenant à Kaboul, ne se doutait pas que le gouvernement afghan allait être chassé aussi rapidement par les talibans. Retour en enfer. Sur place, au début de l’été, il comprend que le changement de régime est imminent et il décide d’épouser, plus vite que prévu, sa compagne, qui était restée au pays pendant son absence. Manière aussi de protéger celle qui partagera sa vie et d’éviter ainsi qu’elle soit mariée de force à un combattant, pratique courante chez les djihadistes. « Mon frère a organisé une petite cérémonie, à laquelle je n’ai pu assister », explique Wasimullah, à bout de force.

La France a donc accordé à Fahimullah le droit de s’installer en métropole pour le protéger, mais voilà qu’il se retrouve bloqué dans son pays d’Asie du Sud, avec, en poche, un billet retour qui n’a pas servi.

Livrés à eux-mêmes. Cet été, lors des opérations d’exfiltration, organisées par les pays occidentaux à l’aéroport de Kaboul, les deux frères, Wasimullah et Fahimullah, ont tenté le coup. Comme beaucoup d’autres, ils ont essayé de se rapprocher, en famille avec les enfants, pour voir s’il était possible d’obtenir un laisser-passer auprès des Américains et de leurs alliés. Et ainsi sauver leur peau et quitter enfin le sol afghan. Or, comme de très nombreuses personnes, ils n’ont pu entrer dans l’enceinte, alors contrôlée par les Etats-Unis, et ont dû rentrer bredouille. « Après cet échec, mon cœur m’a dit qu’il fallait quitter ce lieu rapidement », a confié Wasimullah, comme s’il avait eu cette intuition que quelque chose de grave allait arriver. Et, une heure plus tard, en ce 26 août, plusieurs explosions ont retenti aux abords de la zone aéroportuaire. Wasimullah et les siens y ont échappé de peu, ils étaient encore assez proches de l’aéroport au moment de l’attentat revendiqué par L’état islamique et qui a fait plus d’une centaine de morts.

Protection fonctionnelle rejetée

Il s’en est fallu de peu. En tout cas, pour Wasimullah, il s’agit d’un énième refus. Depuis six ans, il a beaucoup tenté. Et toujours échoué, pour l’instant. En 2015, puis en 2019, il a sollicité l’administration française et demandé, auprès de l’Armée, la protection fonctionnelle, en tant que ressortissant étranger ayant travaillé pour elle. En principe, il faisait partie des personnes prioritaires à l’exfiltration. Or, cet été, il n’a pas été « appelé » par les occidentaux dans le but de monter dans un avion occidental. Et, ainsi, ses soutiens ont agi. « Au regard de l’urgence politique, témoigne son avocate en France qui l’accompagne depuis quelques mois, j’ai engagé un référé en vue de l’obtention de la protection fonctionnelle auprès du ministère des armées. »

En dépit de la menace, le tribunal administratif de Paris, dans une ordonnance datée du 1er septembre dernier, a rejeté sa demande car il a estimé qu’il n’avait pas apporté la preuve qu’il était bien celui qu’il prétendait être : à savoir celui qui a bien travaillé pour les forces françaises et américaine. La raison ? Son prénom est orthographié légèrement différemment sur les documents présentés aux juges, sur la carte d’identité afghane d’une part (la « taskera ») et sur les lettres de recommandation de ses anciens employeurs français et américain, qu’il a précieusement gardées, d’autre part. Par conséquent, le tribunal a décidé de ne pas lui reconnaître « la qualité d’agent non-titulaire de l’Etat ».

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Et maintenant ?

Quelques semaines plus tard, le tribunal a rejeté une nouvelle demande, comme le Conseil d’Etat, qui a également été sollicité en septembre. Des décisions qui ont beaucoup touché Wasimullah. Concrètement, il a peur d’être oublié. Depuis, il lance souvent des appels au secours auprès de ses proches, qui se sont exilés en France, dix personnes en tout, amis et membres de sa famille, qui s’inquiètent pour la suite.

Car, que faire, désormais ? « On peut rassembler de nouveaux éléments visant à parvenir à prouver son identité et demander à nouveau une demande de protection fonctionnelle », rétorque son avocate, dont on taira le nom ici, pour sa sécurité.

En attendant, il y a cette question : peut-il prendre, avec son frère, le risque de tenter de passer la frontière, contrôlée par les talibans, et de rejoindre alors le Pakistan et l’Iran, afin de demander, là-bas, un visa ? D’autres ont essayé avant lui, mais ont eu des problèmes… / Philippe Lesaffre

Mise à jour 24/10/21 : L’association Famille France-Humanité nous a précisé avoir écrit, le 21 août, au centre d’alerte, mis en place par le gouvernement cet été, pour « attirer l’attention sur l’extrême péril auquel sont exposés les 10 membres de la famille » des deux frères, qui « espèrent leur exfiltration« . Elle a également transmis un message, le 22 août, concernant le sort d’un ami de Wasimullah, également collaborateur de l’armée française. Lui aussi n’a pas pu quitter le sol afghan avec les siens après le changement de régime. Deux courriels restés sans réponse jusqu’à présent., malgré plusieurs relances par mail et au téléphone.