Le gardien de ces herbes folles urbaines du Mans


Le Maine libre l’a surnommé le Zorro des trottoirs. Depuis trois ans, Francis Zanré dresse l’inventaire des plantes sauvages des voies publiques du Mans. Cofondateur d’une association de protection de la nature il y a deux décennies, il s’insurge contre la mauvaise réputation des mauvaises herbes.


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Elles ont décidé de se frayer un chemin au sein des fissures du bitume, sur le trottoir ou sur le mur d’un bâtiment. En ville, des plantes sauvages parviennent à pousser peu partout, dans la plus grande indifférence. Mais au Mans, Francis Zanré, ancien conducteur de travaux à la direction départementale des équipements (aujourd’hui, la direction départementale des territoires) à la retraite, aime les traquer pour leur rendre hommage.

Cet ardent défenseur de la nature ne s’est pas arrêté pendant le confinement pour se promener et rechercher pissenlits ou coquelicots sarthois. Juste avant le 11 mai, on lui a passé un coup de fil pour en savoir plus sur sa démarche et son action en faveur des herbes folles, comme il aime les appeler.

Le Zéphyr : Pourquoi défendez-vous les herbes mal-aimées ?

La question l’amuse.

Francis Zanré : J’aime bien les pissenlits insolents. Je suis botaniste amateur depuis longtemps. Le Mans a arrêté les herbicides sur les trottoirs, ce qui a permis à la flore de s’exprimer sur les trottoirs ou les murs des maisons, dans les joints, entre la bordure et le goudron, quand un peu de terre ou du sable s’accumule dans le caniveau. On dit souvent que la nature a été bannie de la ville, qu’il n’y a que du bitume. J’ai habité pendant longtemps à la campagne, et, pour moi, il y a moins de diversité sur une prairie que sur un trottoir urbain. Je le constate lors de mes promenades régulières dans les quartiers du Mans, au cours desquels j’observe les trottoirs revêtus et les quais de la Sarthe maçonnés.

Vous avez trouvé quoi, alors ?

En tout, j’ai collecté 8 000 données. J’ai arpenté 200 rues et découvert près de 500 espèces de plantes, c’est bien plus que dans une prairie de fauche. En cumulant sur une année, je trouve en moyenne 60-70 espèces sur une rue, d’une superficie de 500 mètres environ. Cela ne nourrit pas un mouton, mais c’est déjà beaucoup. Elles évoluent au fil des saisons car il y a de nombreuses plantes annuelles, qui font leur cycle rapidement, germant au printemps, fructifiant et disparaissant après deux-trois mois. D’autres plantes arrivent plus tard dans la saison, à l’été.

Que voyez-vous le plus ?

Des bouleaux, des saules, des buddleias. Il y a une vingtaine d’espèces d’arbres et ils ne dépassent pas 3 mètres.

Qu’allez-vous en faire, des données récoltées ?

Je prépare un article dans une revue botanique, Le bulletin de la société de botanique du Centre-Ouest pour l’année prochaine. Pour inciter mes collègues botanistes à s’intéresser encore davantage à la flore urbaine. Sensibiliser le public, aborder l’intolérance à la « mauvaise » herbe.

En juin 2019, un petit topo sur les « mauvaises » herbes, par Francis Zanré

Pourquoi a-t-on autant besoin de nature, selon vous ?

On s’est éloignés de la nature, car on s’est mis à travailler dans des bureaux. Or, la nature nous apaise. Elle peut nous distraire. Observer ce qu’on trouve sur notre route quand on se déplace en vélo ou à pied, c’est sympa. Encore faut-il être capable de reconnaître les espèces. Et cela s’est perdu. Autrefois, on avait plus de connaissances, on se soignait par les plantes, on s’en servait comme des compléments alimentaires, pour des teintures…

Il reste quand même des amateurs, à part vous…

En effet, souvent, je remarque que des poètes ont laissé des petites étiquettes devant les herbes folles : « ne pas cueillir ». Ils laissent le nom des plantes, ici, des pâquerettes, là des violettes, par exemple.

Et les gens s’y intéressent quand même un peu. Cela fait trois ans, en juillet 2017 que je recense les plantes. Des journalistes de Ouest France et du Maine libre ont écrit sur mes activités, alors on commence à me reconnaître dans la rue… « Ah c’est vous qui faites ça », on me dit. Et on me demande le nom de telle ou telle plante. Je sensibilise et parfois on me prend pour un employé de la ville (Rires)

La botanique, ce n’est pas aussi simple que cela en a l’air, si ?

Certaines plantes, on peut les reconnaître facilement ; pour d’autres c’est plus difficile, c’est vrai. Cela peut être décourageant pour des débutants.

Vous avez commencé comment à vous y intéresser, d’ailleurs ?

Mon premier dada cela a été la géologie. Je me penchais sur les cailloux. Puis j’ai fait de la photo pour capturer de belles choses. Et je me suis dit : « Oui, c’est beau, mais c’est quoi ? » J’ai voulu nommer mes diaporamas. Et c’est venu ainsi. J’ai voulu découvrir. Et j’ai commencé à consulter des livres illustrés pour savoir reconnaître les plantes…

En Haute-Marne, après le service militaire, j’ai ensuite adhéré à la Société de sciences naturelles, qui rassemblait des botanistes comme Jean-Marie Royer. Ils m’ont beaucoup apporté.

Vous avez créé il y a 20 ans une association de protection de la nature, la Société pour la reconnaissance, le respect et la protection de l’environnement. Pour quelle raison ?

Je faisais partie d’un petit groupe d’opposants à un projet d’extension d’une porcherie dans la Sarthe. L’association a été lancée un peu plus tard, elle regroupait une dizaine de personnes préoccupés par l’environnement et l’agriculture industrielle et visait au départ à rapprocher paysans et écolos.

Et le combat contre la porcherie comment s’est-il terminé ?

On a perdu, hélas.


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Aujourd’hui, qu’est devenue l’association de protection de l’environnement ?

Elle rassemble encore une vingtaine de personnes. J’en suis toujours le président. Pour transmettre le goût de la nature dans la Sarthe, on organise des visites de fermes biologiques, des promenades dans des arboretums.

Visez-vous un public d’enfants ?

Quand il y a des jeunes c’est qu’ils sont accompagnés par leurs parents. Ce sont plutôt des activités pour les personnes plus âgées.

Dans Ouest France, vous avez dit : « Un jour, j’ai entendu qu’on allait installer des jardinières sur les trottoirs, ça m’a excité le poil. Je trouve que les gens n’aiment pas la nature… »

La municipalité a distribué des sachets de graines horticoles aux riverains pour qu’ils puissent cultiver une petite zone au pied de leur logement.

Et vous avez poursuivi dans le journal : « Ils veulent des choses civilisées qu’ils ont fait pousser dans les règles de l’art ! »

Voilà. On aime bien la nature, mais on aime bien une nature policée, des plantes poussant à la place qu’on veut qu’elles poussent. Des fleurs dans les plates-bandes, des pissenlits, à la rigueur, dans les prés. On ne veut surtout pas des herbes folles, au secours. On bannit les « mauvaises » herbes.

Qu’est-ce que ça dit de notre société ?

Je dirais que pendant des siècles l’homme s’est battu contre la nature, car il n’avait pas les moyens chimiques et mécaniques de lutter contre les herbes folles qui concurrençaient les cultures. Certaines herbes messicoles, qui poussent dans les moissons, sont toxiques, comme la nielle des blés et c’est pour ça qu’on a dit qu’elles étaient mauvaises. Et puis est arrivée la mode des pelouses d’agrément à partir du 18e siècle. Certains avaient les moyens d’avoir une surface en extérieur non dédiée au maraîchage. Et ils voulaient des pelouses impeccables, soit sans « mauvaise » herbe.

Vous préférez dire « herbes folles » et non « mauvaises » herbes… Pourquoi ?

L’expression mauvaises herbes peut être adaptée en culture. Ce sont des herbes indésirables car non comestibles, parfois toxiques. Elles concurrencent le blé qu’on a semé.

Ces herbes folles poussent n’importe où, mais je ne les trouve pas « mauvaises ». Elles sont décoratives, non ? Alors je suis d’accord, un pissenlit, c’est moins « joli » qu’un cosmos.

Le Maine libre vous a qualifié de « Zorro des trottoirs ». Cela vous plaît ?

Oui. Quand la mairie a lancé l’opération des jardinières sur les trottoirs, j’avais expliqué dans une lettre de protestation que cela allait faire une concurrence déloyale aux plantes sauvages et que c’était… une lutte entre des plantes aristocratiques et les végétaux prolétaires (Il rit). Cela a plu au journal, sans doute, et la rédaction a trouvé ce surnom. J’aime bien.

On classe… comme les animaux…

Tout à fait… On aime bien les abeilles, on leur pardonne de nous piquer de temps en temps, mais on déteste les guêpes. Les ours sont sympathiques, les pangolins, un peu moins… Et les hyènes sont méprisables.

Y a-t-il des différences d’approche dans la protection de la nature entre les pays ?

J’ai un peu voyagé et pu me rendre compte des différences. La France a beaucoup de progrès à faire. Le pays modèle, c’est la Nouvelle-Zélande, où plus du quart du territoire est classé réserve national. Cela appartient à l’Etat et il n’y a pas d’activités d’agriculture. Chez nous, les surfaces protégées en parcs nationaux sont minoritaires. Ce sont souvent des territoires communaux ou appartenant à des acteurs privés. L’Etat s’arroge la gestion économique et on peut y insérer des vaches. Pour moi, ce n’est pas une vraie réserve…

Qu’est ce qui pêche en France ?

Plus de la moitié du territoire sert à l’agriculture, on est très nombreux à être des descendants d’agriculteurs, et on conserve cette vision utilitariste de la nature. Elle doit servir. À nourrir des bêtes ou à faire pousser du blé. Et sinon, faut que ce soit considéré comme « beau », bien aménagé, sans végétaux qui piquent ou griffent.

Ce n’est pas beau, les ronces ?

Il rit.

Cela nourrit des mammifères, des insectes, des plantes.

Comment voyez-vous l’avenir de l’agriculture ?

Les trois-quarts de la surface agricole seront occupés par l’agriculture industrielle de production et le reste par des paysans locaux en circuits courts et biologiques. Cela restera marginal, à mon avis.

Maintenant que le confinement a été levé, vous pourrez reprendre vos promenades au-delà du kilomètre. Vous avez d’autres projets ?

Au Mans, seuls 30 % de la surface concernent le bâti, pour le reste, ce sont des jardins. J’aimerais recenser les herbes folles dans les jardins privés, une fois que j’aurai terminé l’inventaire sur les trottoirs, en juillet 2020. J’aurai suffisamment de données pour ma publication. / Propos recueillis par Frédéric Emmerich