Saisies, expulsions… le quotidien de Mehdi, serrurier d’huissier

Mehdi n’est pas un serrurier comme les autres. Il assiste les huissiers et forces de l’ordre dans leurs interventions au domicile de débiteurs ou de suspects.

Dans le milieu, on parle de serrurier judiciaire. Derrière chaque porte qu’il ouvre de force se cache une misère différente. De celles qui font des entrefilets dans la presse locale, mais qui n’est pas assez spectaculaire, ni politiquement correcte pour passer à la télé. Le Zéphyr a recueilli le témoignage de ce crocheteur de vies. Un récit de voyage in extenso dans la France d’en dessous.

Même s’il dépanne quelques clients cambriolés ou étourdis au point d’oublier leurs clés, Mehdi passe le plus clair de son temps entre un huissier et un commissaire de police, à crocheter les serrures de mauvais pour permettre la saisie de leurs meubles. Il affronte ainsi, depuis dix ans, la violence sociale et l’absurdité du système. Un quotidien au plus près d’une misère qui se cache derrière des portes blindées. Il raconte.

Un peu de cinéma

Cette expulsion, elle a durée toute la journée. On a avait rendez-vous à dix heures, ça a fini à 17 heures. On est arrivé avant, on a croisé le type dans l’escalier. Il nous a flairés. Il est allé s’enfermer dans son appart’. Quand les flics sont montés avec l’huissier, il a dit : « Vous ne touchez pas à la porte ! J’ai deux bouteilles de gaz, je les fais exploser. »

Je ne suis même pas monté ouvrir la porte. Les flics m’ont dit : « Ne monte pas. » Eux, ils sont montés. Là, le mec a pris sa fille de quatre ans par le bras, et il l’a mise à la fenêtre. On est au 6ème étage. Après, il a entendu les flics forcer la porte au bélier. Il a enjambé le garde-corps avec la fille dans les bras, et il se tenait d’une main, dans le vide. Ça a tout arrêté. Et ça a rameuté tous les politiques. Le maire a débarqué. Les élus, l’opposition. Ils étaient en bas de l’immeuble à se bouffer la gueule.

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« C’est à cause de vous ! Faut voter pour nous, ça n’arrivera pas. » En fait, le mec sortait de prison. Il était en sous-loc’. Mais il payait vraiment le loyer. En revanche, c’était le locataire « officiel » qui prenait son argent et versait rien à l’office HLM. Lui criait : « Je paye, j’ai toutes les preuves ! » C’est pour ça qu’il a pété un câble. Il demandait juste qu’on lui file un bail à son nom. À la fin, ils lui ont trouvé un autre logement, ils ne voulaient pas qu’il reste dans cet appart’. Ils l’ont relogé le jour même. Il a quand même fait un peu de garde à vue. Vu ce qu’il a fait avant, une petite « gard’av », c’était pas… Il serait sorti sans rien dire, il se serait retrouvé à la rue. Là, il a fait un peu de cinéma, ils l’ont relogé direct’ !

Un serrurrier pas comme les autres

  Tête de pioche

Un type divorcé. Sa femme est partie. Ils avaient une maison en commun. Sept ans après, lui vit toujours dans la maison. On fait une vente sur licitation avec expulsion à la clé. Le mec ne veut pas sortir. Il nous ouvre. Un black immense, 150 kilos, un cou de bœuf, une force de la nature. Il était prêt à en découdre. Il referme la porte. Au début, il était calme. Mais, il ne veut pas rouvrir. Donc, moi j’essaye de rouvrir la porte. À un moment, j’entends « Boum » ! Et j’ai un pic de pioche à 10 centimètres de ma tête. Il a attaqué la porte à coups de pioche. Après, il a cassé toute la maison. À coups de pioche. Il enlevait les fenêtres. Ça a fini dans le toit. Il était en train de jeter les tuiles une par une. Ils l’ont menotté, envoyé au poste. Tu imagines la tête des nouveaux proprios de la maison ?

Il aide les expulsions, avec sa veste PSG

 « Roms go home ! »

Un matin, on se retrouve pour recouvrer des amendes. On a une dizaine de noms différents, avec, pour chacun, des listes d’amendes majorées de bagnoles pour plus de 5 000 euros par personne. Et tout le monde est à la même adresse. On arrive devant une grande maison en meulière, trois étages, un beau truc. On ouvre la porte en fer, et, juste derrière, je tombe nez-à-nez sur un mec qui est en train de déféquer. Là, dans le jardin, contre la grille de la maison. Je mets trois ou quatre secondes à comprendre ce qu’il fait là. Entre temps, une grand-mère sort de la maison et nous crie dessus. Ce sont des roms. On entre dans la maison. C’était un squat. Ils devaient être quinze familles entassées avec des gosses, des pépés. L’Huissier demande où est Untel, Unautre, et toujours la grand-mère répond « Romania ! Romania ! » en faisant des moulinets avec le bras pour dire qu’ils se sont barrés. Là, on entend un grand bruit de perceuse. En fait, dans le jardin, ils avaient un atelier de ferrailleur : ils découpaient du métal, désossaient des frigos…

Entre temps, on a vu arriver les livreurs : deux mecs à vélo, accrochés à une remorque genre grande brouette. Du fait maison. Dans la remorque, il y avait des télé, des plaques de taule, de la ferraille, des bidons de peinture… Ils ont débarqué ça dans la maison, comme si on n’était pas là. L’Huissier était choqué, il ouvrait des yeux comme ça. Ils m’a regardé et a dit : « Allez, on se casse. » Et tu ne sais pas le pire ? Une heure après – on tournait toujours dans la même ville pour un autre dossier –, on passe devant une banque. Et qui je vois qui essuie les vitre et fait le ménage dans l’agence ? Le mec qui faisait caca dans le jardin. Le même, avec toute sa famille, en train de faire les vitres d’une banque. Là, j’avoue, je me suis dit : « Putain, ce pays, il tourne vraiment plus rond. »

Le matériel de cet huissier pas comme les autres

En attendant la mort

Cette fois, on sonne, on sonne, on sonne, ça ne répond pas. La porte est claquée. J’ouvre avec la radio. Le type était hospitalisé chez lui, et sa femme était sortie. On commence à faire le tour, le salon, la cuisine, et on découvre la chambre. J’ai sursauté ! Même-moi ! Il y avait un vieux sur un fauteuil, immobile avec une canette de bière à la main. Tu crois qu’il est mort avec sa bière à la main. L’huissier s’est approché et, quand il l’a touché, l’autre s’est réveillé. On lui explique que le loyer n’est pas payé, etc. On lui parle, il ne répond même pas. L’huissier lui demande de se lever pour prendre une photo, debout. Une preuve qu’il est en vie. On repart. Quinze jours après, le type s’est suicidé. Juste le temps de recevoir le courrier.

Camille Andrade