Quatre ans après, le Massilia Socios Club continue son combat pour rassembler les supporters de l’OM


Des groupes de supporters, un peu partout, se forment pour peser auprès des directions, qui ne prennent pas toujours la peine de les écouter. Des fans guidés par la passion qu’ils vouent à leurs couleurs espèrent changer la donne et porter une autre vision du football. Comme à Marseille, avec l’association du Massilias Socios Club. Rencontre avec deux de ses cofondateurs.

Ils ignoraient que c’était impossible, alors ils l’ont fait. Derrière la citation de Mark Twain, c’est toute l’obstination des rêveurs qui affleure au creux de la réalité. À 36 et 37 ans, Arnaud Thibaut et Julien Scarella livrent une bataille que beaucoup disent perdue d’avance. Depuis 2016, ils dessinent avec une poignée de supporters de l’OM* le visage d’un football radicalement différent. Après quatre ans de travail, ils font le point, pour Le Zéphyr sur leurs aspirations, l’avancée de leur projet et leur conception du sport.

Le Zéphyr : Qui êtes-vous, Messieurs ?

Julien  : Je suis un peu idéaliste. Je passe le plus clair de mon temps à imaginer comment améliorer les choses pour tout, souvent à temps perdu. Je suis amoureux de l’OM depuis mes quatre ans. Je rêve de revoir le club au top niveau. Le projet socios est né dans ma tête de cette manière, par le rêve et la passion. Et je me suis lancé.

Arnaud  : J’ai 36 ans, je suis bientôt marié et père d’une petite fille de dix mois. Je suis d’Aix-en-Provence et je vis à Marseille. Je suis ingénieur et dirigeant d’une entreprise de maîtrise d’oeuvre dans le bâtiment que j’ai créée à quelques mois du lancement de l’association du Massilia Socios Club. Je joue au foot presque depuis que je sais marcher. L’OM, je suis tombé dedans quand j’étais petit, comme tout le monde, chez moi.

« Imaginer un projet précis de développement sportif et économique du club »

Quel est le but premier du Massilia Socios Club ?

Julien : Nous voulons regrouper un maximum de supporters autour d’un projet précis de développement sportif et économique du club. Un projet qui veillerait également à mettre en avant l’identité populaire du club et donner enfin au club la stabilité dont il a besoin pour pouvoir espérer reconquérir l’Europe… un jour.  

« S’opposer aux tendances du marché qui transforment de plus en plus les supporters en consommateurs »

Etre socios à Marseille, ça veut dire quoi pour vous ?

Julien : Cela veut dire s’impliquer en faveur d’un développement sportif et économique du club qui veille à préserver la ferveur du stade et son accessibilité. La mouvance des ultras, la passion et la ferveur qui se dégagent du stade sont des atouts incroyables pour l’OM. Par ailleurs, le club a besoin de stabilité et de structuration. Il faut donc que les supporters soient patients et permettent à une équipe dirigeante de reconstruire un groupe performant sur trois ou quatre ans.

Etre socios, c’est également s’opposer aux tendances du marché qui transforment de plus en plus les supporters en consommateurs, voire même en simples touristes dépensiers.

Arnaud : Pour faire court, nous nous battons pour le respect d’une charte de valeurs qui nous paraissent évidentes et incontournables.


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Qu’est-ce qui peut pousser une poignée de supporters à travailler quatre ans sur un projet comme celui-là ?

Julien : Depuis tout petit, je suis très attiré par l’ambiance du Vélodrome et l’identité forte qui s’en dégage. Début 2016, j’ai compris que l’OM allait être vendu et je redoutais l’arrivée d’un investisseur ayant un projet qatari. La loi du fair play financier (FPF), une règle de contrôle des gestions de clubs stipulant qu’aucun club ne peut dépenser plus que ses recettes, existait. Mais je me disais que si un investisseur de ce type arrivait, cela aurait de très graves conséquences sur le stade et son ambiance.

Je voulais à la fois sensibiliser les supporters sur ce point et mettre en place un projet structuré capable de racheter le club avant l’arrivée d’un tel investisseur.

« Le club nous tendra la main quand il sera vraiment mal économiquement »

Arnaud : Premièrement, la passion pour notre club. Deuxièmement, voir les gens qui dirigent l’objet de notre passion tenter de détruire cette même passion. Troisièmement, la certitude que le modèle que nous portons et le seul qui soit viable sur du long terme dans un esprit RSE. Un esprit qui ne fonctionne pas seulement sur le mode financier.

Qu’est-ce qui empêche le club de vous tendre la main ?

Le club nous tendra la main quand il sera vraiment mal économiquement ou, éventuellement, lorsqu’il sera dirigé par un actionnaire dont le projet est sportif avant d’être financier. Là, dès le début, on nous a fait part des réserves de Frank McCourt, mais Jacques-Henri Eyraud, le président, a voulu voir ce qu’on avait en tête. On a clairement le sentiment qu’il s’est servi de nous pour développer ses propres concepts dont OM Nation qui reprend quasi mot pour mot une partie de notre projet initial. Le club voulait bien prendre l’argent des supporters, mais sans aucune condition et sans rendre des comptes à ces mêmes supporters.

Au Massilia Socios Club, nous voulions des objectifs définis avec le club, une feuille de route, pour rendre le projet concret. Le club a sans doute également peur de nous et des supporters. La direction ne veut rendre de compte à personne. Impliquer les socios, c’est faire œuvre de transparence. Et la direction assimile ça à une perte de contrôle. Il faut être costaud et sûr de soi pour mettre en place un tel projet.


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Arnaud : Nous avons négocié pendant deux ans avec le club dans la plus grande discrétion. Le club n’a jamais voulu un partenariat gagnant-gagnant. Il était intéressé par le projet, mais il voulait le beurre et l’argent du beurre. Le fond du problème, c’est que les gens qui investissent et qui dirigent l’OM n’ont pas les mêmes intérêts que nous. Nous souhaitons un OM performant et populaire. La direction souhaite utiliser l’OM comme carte de visite pour des business parallèles et pour faire de l’argent dans un secteur économique complètement dérégulé.

« Tous ces clubs perdent petit à petit leur âme, et leurs stades se muent en machine de guerre économique »

Quel regard portez-vous sur la place des supporters dans le foot actuel ?

Julien : Le foot n’est rien sans ses supporters. La série de Netflix The English Game  montre bien comment, dès son origine, le football a évolué pour satisfaire les besoins des supporters. Depuis vingt ans, l’objet identitaire qu’est le football s’est mondialisé. Avec l’élargissement des audiences et des publics, des clubs censés représenter des quartiers, des villes, sont suivis partout dans le monde, attirant des annonceurs et des investisseurs en quête de reconnaissance et de fortune. Certains se sont carrément servis du foot pour faire de la géopolitique, y compris en France.

Le Qatar et les Emirats arabes unis ont mis tellement d’argent dans leurs projets que les autres grands clubs européens ont réagi en mettant en place le FPF. Le FPF a forcé les prétendants à la Champion’s League à exploiter, développer et monétiser leur capital supporters partout à travers le monde. Tous ces clubs perdent petit à petit leur âme, et, pire, leurs stades se muent en machine de guerre économique.

« Le fait d’être simplement socios et donc actionnaire de son club ne suffit pas »

Les supporters doivent se rendre compte de tout cela. Ils doivent agir en conséquence. Attention, le fait d’être simplement socios et donc actionnaire de son club ne suffit pas. Le Barca et le Réal qui sont possédés par leurs propres supporters sont dans ce système pour satisfaire leurs ambitions sportives, mais tout cela a un prix : le Camp Nou est devenu un théâtre bien silencieux… C’est pour cela qu’il s’agit au départ d’une prise de conscience. Je pense qu’il faut limiter les budgets des clubs et mieux redistribuer l’argent gagné au niveau européen pour retrouver un foot équitable. 

L’OM, faute de dirigeants compétents, a loupé cette vague-là, entre 2000-2003 et 2020. J’ai pu voir quelques grandes affiches à l’étranger, mais, je peux le garantir, le stade Vélodrome reste un vrai stade de foot, il s’y passe toujours quelque chose. Le foot, grâce à ses règles imparfaites, est un des rares sports qui laisse de la place aux supporters. Moi, c’est ce qui me plaît. Le public a un vrai rôle à jouer et peut influencer le sort d’un match. Et je suis de ceux qui pensent qu’il faut vraiment veiller à préserver ce privilège énorme !

« Les dirigeants du foot voient les supporters comme des porte-monnaies qu’ils veulent transformer en spectateurs »

Arnaud : Les supporters sont progressivement exclus. Ça se concrétise par les ultras dans les stades et encore plus dans les instances du foot, clubs et institutions confondus. Les dirigeants du foot voient les supporters comme des porte-monnaies qu’ils veulent transformer en spectateurs.

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Quel a été votre premier souvenir avec l’OM ? 

Julien : J’ai beaucoup de souvenirs du stade quand j’étais enfant. Je me rappelle, quand on partait voir les matchs avec mes parents, mes oncles et mes cousins. Mon oncle avait un camion de fleuriste, on était une dizaine assis sur des seaux à l’arrière… Je me rappelle aussi m’être retrouvé un jour sur la rangée d’un drakkar viking qui devait passer dans le virage sud pour symboliser l’attaque de la capitale, ma mère n’était pas sereine…

Je me rappelle aussi avoir pleuré le lendemain de la demi-finale retour Benfica-OM (1-0, en 1990), quand mes parents m’ont annoncé le résultat de la deuxième mi-temps (et donc l’élimination du club) que j’avais loupée, car j’étais trop petit… 

Votre plus grand frisson ?

Julien : Jusqu’à 17-18 ans, j’avais les frissons pendant 15 minutes avant chaque début de match. Pour les grands matchs, je tremblais littéralement.

Arnaud : Pour moi, c’est sans conteste le match OM-Leipzig (5-2), en Europa League. Cela s’est passé le 12 avril 2018, et l’ambiance était volcanique dans le stade. Quel match !

« Vous avez tout gâché »

Si vous aviez un message à adresser à Jacques-Henri Eyraud, le président de l’OM, vous lui diriez quoi ?

Julien : Vous avez tout gâché, dès le début, sans vous en rendre compte, en donnant les clés à un entraîneur, Rudy Garcia, qui se savait sur la sellette dès le début et qui était de fait trop pressé. Vous auriez pu être un grand président, car très intelligent, mais votre manque de connaissance du foot et le fait qu’on n’ait jamais eu l’impression que vous aimiez le foot ont tout gâché. Maintenant que tout le monde s’en est rendu compte, vous êtes démasqué. Il faut partir, rendre le tablier rapidement.

Arnaud : Il faut partir, pour l’institution OM. On ne peut pas diriger un club de foot, si on ne connaît pas le foot. On ne peut pas diriger une entreprise quand on ne connaît pas le cœur de métier de l’entreprise. On ne peut pas diriger l’OM quand on ne connaît pas l’environnement marseillais. / Propos recueillis par Jérémy Felkowski

Note de la rédaction : Par honnêteté intellectuelle, nous précisons que Jérémy Felkowski, l’auteur de cette interview croisée, est supporter de l’OM (oui, un défaut de plus…) et membre du Massilia Socios Club. Les questions qu’il a posées, loin de promouvoir le projet en avançant masqué derrière un vernis de neutralité, éclairent un peu plus un univers qui n’a pas beaucoup de place dans les médias mainstream. Dire « d’où l’on parle », c’est faire œuvre de transparence. Et c’était l’intention de notre journaliste.